MORT DE LA PRINCESSE D'ORANGE
aussi ce que c*étoit que de s'attaquer à son mari : ce ne pouvoit être bêtise, et l'ignorance auroit été bien forte; on ne comprend pas ce qu'elle put espérer d'un si ridicule propos. Quelque effronté que fût Roquelaure, il parut les premiers jours déconcerté, et bientôt après il se remit à ses bou-ffonneries ordinaires, et se trouva partout impudemment avec MM. de Vendôme, à Marly, à Ghoisy, et partout où cela se rencontroit, et n'évitoit pas même de leur parler, quand cela se présentoit, à l'étonnement de tout le monde.
Un soir, longtemps après, qu'il fit chez le Roi plus de bruit et d'éclats de rire qu'à l'ordinaire, et qu'on le remarquoit, je répondis froidement que la cause de tant de gaieté n'étoit pas difficile à deviner, puisque ce même soir MM. de Vendôme prenoient congé du Roi pour retourner en Provence. Ce propos fut relevé, et je n'en fus point fàcht, parce que [je] croyois n'avoir pas lieu d'aimer Roquelaure.
Deux événements étrangers se suivirent fort près à près : la mort de la princesse d'Orange , à la fin de janvier, dans Londres; la cour n'en eut aucune part, et le roi d'Angleterre pria le Roi qu'on n'en prît point le deuil, qui fut même défendu à MM. de Bouillon, de Duras, et à tous ceux qui étoient parents du prince d'Orange. On obéit et on se tut, mais on trouva cette sorte de vengeance petite. On eut des espérances des changements en Angleterre, mais elles s'évanouirent incontinent, et le prince d'Orange y parut plus accrédité , plus autorisé et plus affermi que jamais. Cette princesse, qui avoit toujours été fort attachée à son mari, n'avoit pas paru moins ardente que lui pour son usurpation, ni moins' flattée de se voir sur le trône de son pays, aux dépens de son père et de ses autres enfants. Elle fut fort regrettée, et le prince d'Orange, qui l'aimoit et la considéroit avec une confiance entière, et même avec un respect fort marqué, en fut quelques jours malade de douleur. L'autre événement fut étrange. Le duc d'Hanovre, qui briguoit un neuvième électorat en sa faveur, et qui, par la révolution d'Angleterre, étoit appelé à cette couronne après le prince et la princesse d'Orange, et après la princesse de
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Danemark, comme le plus proche de ligne protestante, étoit fils aîné de la duchesse Sophie, laquelle étoit fille de rélecteur palatin, qui se fit couronner roi de Bohême et qui en perdit sa dignité et ses États, et d*une fille de Jacques !•% roi d'Ecosse puis d'Angleterre, fils de la fameuse Marie Stuart, et père de Charles 1", qui eurent la tête coupée, et du roi Jacques II, détrôné parle prince d'Orange. Ce duc d'Hanovre avoit épousé sa cousine germaine, de même maison, fille du duc de Zell. Elle étoit belle; il vécut bien avec elle pendant quelque temps. Le comte de Kônigsmarck, jeune et fort bien fait, vint à sa cour, et lui donna de Fombrage. Il devint jaloux : il les épia, et se crut pleinement assuré de ce qu'il eût voulu ignorer toute sa vie; mais ce ne fut qu'après longtemps. La fureur le saisit : fl fit arrêter le comte, et tout de suite jeter dans un four chaud. Aussitôt après il renvoya sa femme à son père, qui la mit en un de ses châteaux, gardée étroitement par des gens du duc d'Hanovre. 11 fit assembler le consistoire pour rompre son mariage : il y fut décidé fort singulièrement qu'il rétoit à son égard, et qu'il pouvoit épouser une autre femme; mais qu'il subsistoit à l'égard de la duchesse d'Hanovre ; qu'elle ne pouvoit se remarier, et que les enfants qu'elle avoit eus pendant son mariage étoient légitimes. Le duc d'Hanovre ne demeura pas persuadé de ce dernier article.
Le Roi, tout occupé de la grandeur solide de ses enfants naturels, venoit de donner au comte de Toulouse toutes les distinctions, l'autorité et les avantages dont son office d'amiral pouvoit être susceptible entre ses mains. Il lui avoit donne depuis longtemps le gouvernement de Guyenne, à la mort du duc de Roquelaure, père de celui-ci ; et pendant sa jeunesse, le maréchal de Lorges en avoit eu le commandement et tous les appointements , qui n'avoient cessé que lorsque, parla casccde que fit la mort du maréchal d'Humières, il eut le gouvernement de Lorraine, comme je l'ai dit. M. de Chaulnes avoit depuis très-longtemps le gouvernement de Bretagne, et il y étoit adoré. A ce gouvernement
rainirauté de la province étoit unie, qui valoit extrêmement. Rien ne convenoit mieux à un amiral de France que de la réunir à lui, et que le gouvernement de cette vaste péninsule, bordée par la mer de trois côtés. Le Roi y pensa donc avec d'autant plus d'empressement, qu'il s' étoit engagé à Monsieur pour le premier gouvernement de province qui viendroit à vaquer, pour M. le duc de Chartres, et c'étoit une parole donnée à l'occasion du mariage de ce prince. M. de Chaulnes étoit vieux et fort gros; le Roi craignoit que la Bretagne lui échappât pour le comte de Toulouse par sa vacance, et résolut, pour la prévenir, le troc de ces deux gouvernements. Pour l'adoucir au duc de Chaulnes, qui y perdoit tout, et pour tirer le duc de Chevreuse, qu'il aimoit, de l'état fâcheux oiiilavoit mis ses affaires, à force de s'y croire habile et de vastes projets qui l'avoient ruiné, le Roi voulut lui donner en même temps la survivance de la Guyenne, comme au neveu, à l'ami et à l'héritier du duc de Chaulnes, et de son même nom, à qui il avoit substitué tous ses biens par son contrat de mariage, c'est-à-dire au second fils qui en naîtroit, en cas que luimême mourût sans enfants; et il n'en a jamais eu.
Le Roi fit entrer un matin le duc de Chaulnes dans son cabinet, lui dora la pilule au mieux qu'il put, et toutefois conclut en maître. M. de Chaulnes, surpris et outré au dernier point, n'eut pas la force de rien répondre. II dit qu'il n'avoit qu'à obéir, et sortit incontinent du cabinet du Roi les larmes aux yeux. Il s'en alla tout de suite à Paris, et il éclata contre le duc de Chevreuse, qu'il ne douta point avoir eu toute la part et peut-être fourni au Roi une invention à lui si utile. La vérité étoit pourtant que le duc ni la duchesse de Chevreuse n'en avoient rien su qu'en même temps que M. de Chaulnes.
Celui-ci ne voulut pas voir son neveu ni sa nièce, et M"* de Chaulnes, si accoutumée à être la reine de la Bretagne, et qui y étoit aussi passionnément aimée, s'emporta plus encore que son mari. Ni l'un ni l'autre ne cachèrent leur douleur, tellement que je dis au duc de
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Danemark, comme le plus proche de ligne protestante, étoit fils aîné de la duchesse Sophie, laquelle étoit fille de rélecteur palatin, qui se fit couronner roi de Bohême et qui en perdit sa dignité et ses États, et d'une fille de Jacques I",roi d'Ecosse puis d'Angleterre, fils delà fameuse Marie Stuart, et père de Charles I", qui eurent la tête coupée, et du roi Jacques II, détrôné par le prince d'Orange. Ce duc d'Hanovre avoit épousé sa cousine germaine, de même maison, fille du duc de Zell. Elle étoit belle; il vécut bien avec eUe pendant quelque temps. Le comte de Kônigsmarck , jeune et fort bien fait, vint à sa cour, et lui donna de l'ombrage. Il devint jaloux : il les épia, et se crut pleinement assuré de ce qu'il eût voulu ignorer toute sa vie ; mais ce ne fut qu'après longtemps. La fureur le saisit : il fit arrêter le comte, et tout de suite jeter dans un four chaud. Aussitôt après il renvoya sa femme à son père, qui la mit en un de ses châteaux, gardée étroitement par des gens du duc d'Hanovre. Il fit assembler le consistoire pour rompre son mariage : il y fut décidé fort singulièrement qu'il l'étoit à son égard, et qu'il pouvoit épouser une autre femme; mais qu'il subsistoit à l'égard de la duchesse d'Hanovre ; qu'elle ne pouvoit se remarier, et que les enfants qu'elle avoit eus pendant son mariage étoient légitimes. Le duc d'Hanovre ne demeura pas persuadé de ce dernier article.
Le Roi, tout occupé de la grandeur solide de ses enfants naturels, venoit de donner au comte de Toulouse toutes les distinctions, l'autorité et les avantages dont son office d'amiral pouvoit être susceptible entre ses mains. 11 lui avoit donné depuis longtemps le gouvernement de Guyenne, à la mort du duc de Roquelaure, père de celui-ci ; et pendant sa jeunesse, le maréchal de Lorges en avoit eu le commandement et tous les appointements , qui n'avoient cessé que lorsque, par la cascade que fit la mort du maréchal d'Humières, il eut le gouvernement de Lorraine, comme je l'ai dit. M. de Chaulnes avoit depuis très-longtemps le gouvernement de Bretagne, et il y étoit adoré. A ce gouvernement
Famirauté de la province étoit unie, qui valoit extrêmement. Rien ne convenoit mieux à un amiral de France que de la réunir à lui, et que le gouvernement de cette vaste péninsule, bordée par la mer de trois côtés. Le Roi y pensa donc avec d'autant plus d'empressement, qu'il s'étoit engagé à Monsieur pour le premier gouvernement de province qui viendroit à vaquer, pour M. le duc de Chartres, et c'étoit une parole donnée à l'occasion du mariage de ce prince. M. de Chaulnes étoit vieux et fort gros; le Roi craignoit que la Bretagne lui échappât pour le comte de Toulouse par sa vacance, et résolut, pour la prévenir, le troc de ces deux gouvernements. Pour l'adoucir au duc de Chaulnes, qui y perdoit tout, et pour tirer le duc de Chevreuse, qu'il aimoit, de l'état fâcheux oùilavoit mis ses affaires, à force de s'y croire habile et de vastes projets qui l'avoient ruiné, le Roi voulut lui donner en même temps la survivance de la Guyenne, comme au neveu, à Tami et à l'héritier du duc de Chaulnes, et de son même nom, à qui il avoit substitué tous ses biens par son contrat de mariage, c'est-à-dire au second fils qui en naîtroit, en cas que luimême mourût sans enfants; et il n'en a jamais eu.
Le Roi fit entrer un matin le duc de Chaulnes dans son cabinet, lui dora la pilule au mieux quMl put, et toutefois conclut en maître. M. de Chaulnes, surpris et outré au dernier point, n'eut pas la force de rien répondre. Il dit qu'il n'avoit qu'à obéir, et sortit incontinent du cabinet du Roi les larmes aux yeux. Il s'en alla tout de suite à Paris, et il éclata contre le duc de Chevreuse, qu'il ne douta point avoir eu toute la part et peut-être fourni au Roi une invention à lui si utile. La vérité étoit pourtant que le duc ni la duchesse de Chevreuse n'en avoient rien su qu'en même temps que M. de Chaulnes.
Celui-ci ne voulut pas voir son neveu ni sa nièce, et M"* de Chaulnes, si accoutumée à être la reine de la Bretagne, et qui y étoit aussi passionnément aimée, s'emporta plus encore que son mari. Ni l'un ni l'autre ne cachèrent leur douleur, tellement que je dis au duc de
Ghaulnes que je ne lui ferois aucun compliment, mais que je les porterois tous à M. de Chevreuse. Il m'embrassa, et me témoigna me savoir gré de sentir ainsi pour lui. On fut longtemps à les apaiser Fun et Tautre. Â la fin, M. de BeauviUier et d'autres amis communs obtinrent de M. et de M"* de Ghaulnes de vouloir bien recevoir M. et M"' de Chevreuse. La visite se fit, et fut très-sèchement reçue. Jamais on ne put ôter de leur esprit que M. de Chevreuse n*eût rien contribué à cet échange forcé, et jamais ni lui ni M"* de Chevreuse ne purent fondre à leur égard les glaces de M. et de M"* de Chaulnes.
Les Bretons furent au désespoir : tous le montrèrent par leurs lettres, leurs larmes et leurs discours ; tout ce qu'il y en avoit à Paris ne bougea de l'hôtel de Chaulnes, avec plus d'assiduité encore qu'à l'ordinaire; et M. et M"* de Chauhaes, touchés de cet amour si général et si constant, étoient de plus en plus profondément affligés. Ils ne s'en consolèrent ni l'un ni l'autre, et ne le portèrent pas loin. Le Roi envoya chez lui à Versailles les trois enfants de France, et sur cet exemple personne ne se dispensa de le visiter : il reçut ces compliments avec une triste politesse ; il ne permit pas au courtisan de cacher l'honmie pénétré de douleur, et il s'enfuit à Paris le soir même.
Cela s'étoit déclaré à l'issue du lever du Roi. Monsieur, qui s'éveilloit beaucoup plus tard, l'apprit en tirant son rideau, et en fut extrêmement piqué. M. le comte de Toulouse vint peu après le lui dire lui-même. Il l'interrompit, et devant beaucoup de monde qui étoit à son lever : a Le Roi, lui dit-il, vous a fait là un beau présent; il témoigne combien il vous aime, mais je ne sais s'il s'accorde bien avec la bohne politique. » Monsieur alla ce même jour chez le Roi à son ordinaire, qui étoit, entre le conseil et le petit couvert, seul dans son cabinet. Là il ne put contenir ( ses reproches de le trofnper par un troc forcé, qui prévenoit une vacance prochaine, et la disposition du gouvernement de Bretagne pour M. le duc de Chartres. Le Roi, dont en effet ç'avoit été le motif, se laissa gronder, content
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d'avoir rempli ses vues. Il essuya la mauvaise humeur de Monsieur tant qu'il voulut : il savoit bien le moyen de l'apaiser. Le chevalier de Lorraine fit sa charge accoutumée ; et quelque argent pour jouer et pour embellir Saint-Çloud effacèrent * bientôt le chagrin du gouvernement de Bretagne.
M. d'Elbœuf, voyant ce grand vol des bâtards, fit un tour de courtisan le vendredi saint de cette année. Les Lorrains, ni aucun de ceux qui ont rang de prince étranger, ne se trouvoient jamais à l'adoration de la croix ni à la cène, à cause de la dispute de préséance avec les ducs, qui étoient aussi exclus de la cène, mais non de l'adoration de la croix. L'un et l'autre avoit été rendu à MM. de Vendôme, depuis la préséance au Parlement sur tous les pairs : ils s'y trouvèrent donc cette année, et le duc d'Elbœuf aussi , qui comme duc et pair y pouvoit être. Comme le grand prieur en revenoit, le Roi ne vit personne qui y allât. Il attendit un moment, puis, se tournant, il vit le duc de Beauvillier, et lui dit : « Allez donc, Monsieur. — Sire, répondit le duc, voilà M. le duc d'Elbœuf qui est mon ancien. » Et aussitôt M. d'Elbœuf, comme revenant d'une profonde rêverie, se mit en mouvement et y alla. Le grand écuyer et le chevalier de Lorraine lui en dirent fortement leur avis : il leur donna pour excuse qu'il n'y avoit pas pensé ; mais le Roi lui en sut très-bon gré.
Tout cet hiver ma mère n'étoit occupée qu'à me trouver un bon mariage, bien fâchée de ne l'avoir pu dès le précédent. J'étois fils unique, et j'avois une dignité et des établissements qui faisoient aussi qu'on pensoit fort à moi. 11 fut question de M"' d'Armagnac et de M"« de la Trémoille, mais fort en l'air, et de plusieurs autres. La duchesse de Bracciano vivoit depuis longtemps à Paris, loin de son mari et de Rome. Elle logeoit tout auprès de nous; elle ' étoit amie de ma mère, qu'elle voy oit souvent. Son esprit, ses grâces, ses manières m'avoient enchanté : elle me recevoit avec bonté, et je ne bougeoisde chez elle. Elle avoit auprès d'elle M^ de Gosnac, sa parente, et M"* de Royan, fille de