PAR LE PRINCE D*ORANGE
à un siège si important sans savoir bien comment en sortir, autant que toute prudence humaine en peut être capable.
Le comte d'Albert, frère du duc de Chevreuse d'un autre lit; étoit demeuré à Paris, avec congé du Roi, pour des affaires. Les dragons dauphins, dont il étoit colonel, étoienf dans Namur; il y courut, se déguisa à Dinan en batelier, traversa le camp des assiégeants, et entra dans Namur en passant la Meuse à la nage.
Cependant le maréchal de Villeroy serroit M. de Vaudemont le plus près qu'il pouvoit , et celui-ci, de beaucoup plus foible, mettoit toute son industrie à esquiver. L'un et l'autre sentoient que tout étoit entre leurs mains : Vaudemont , que de son salut dépendoit le succès du siège de Namur, et Villeroy, qu'à sa victoire étoit attaché le sort des Pays-Bas, et très-vraisemblablement une paix glorieuse, et toutes les suites personnelles d'un pareil événement. Il prit donc si bien mesures qu'il se saisit de trois châteaux occupés, sur la Mundel, par cinq cents hommes des ennemis, et qu'il s'approcha tellement de M. de Vaudemont, le 13 au soir, qu'il étoit impossible qu'il lui échappât le 14, et le manda ainsi au Roi par un courrier. Le 14, dès le petit jour, tout fut prêt. Monsieur le Duc commandoit la droite, M. du Maine la gauche, M. le prince de Conti toute l'infanterie, M. le duc de Chartres la cavalerie ; c'étoit à la gauche à commencer, parce qu'elle étoit la plus proche. Vaudemont, pris à découvert, n'avoit osé entreprendre de se retirer la nuit devant des ennemis si proches, si supérieurs en nombre et en bonté de troupes, toutes les meilleures étant au siège, et un ennemi dont rien ne le séparoit. Il n'osa encore l'attendre sans être couvert de quoi que ce soit, et il n'eut de parti à prendre que de marcher au jour avec toutes les précautions d'un général qui compte bien qu'il sera attaqué dans sa marche, mais qui a un grand intérêt à s'allonger toujours pour se tirer d'une situation fâcheuse, et gagner comme il pourra un pays plus couvert et coupé, à trois bonnes lieues d'où il se trouvoit.
Le maréchal de Villeroy manda, dès qu'il fut jour, à M. du
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Maine d'attaquer et d'engager Faction, comptant de le soutenir avec toute son armée, et qui pour arriver à temps avoit besoin que les ennemis fussent retardés, puis empêchés de marcher par l'engagement dans lequel notre gauche les auroit mis. Impatient de ne point entendre l'effet de cet ordre, il dépêche de nouveau à M. du Maine, et redouble cinq ou six fois. M. du Maine voulut d'abord reconnoître, puis se confesser, après mettre son aile en ordre, qui y étoit depuis longtemps , et qui petilloit d'entrer en action. Pendant tous ces délais, Vaudemont marchoit le plus diligemment que la précaution le lui pouvoit permettre. Les officiers généraux de notre gauche se récrioient. Montrevel, lieutenant général le plus ancien d'eux, ne pouvant plus souffrir ce qu'il voyoit, pressa M. du Maine, lui remontra l'instance • des ordres réitérés qu'il recevoit du maréchal de Yilleroy, la victoire facile et sûre, l'importance pour sa gloire, pour le succès de Namur, pour le grand fruit qui s'en devoit attendre, de l'effroi et de la crudité ' des Pays-Bas après la déroute de la seule armée qui les pouvoit défendre. Il se jeta à ses mains, ilne put retenir ses larmes; rien ne fut refusé ni réfuté, mais tout fut inutile. M. du Maine balbutioit, et fit si bien que l'occasion échappa, et que M. de Vaudemont en fut quitte pour le plus grand péril qu'une armée pût courir d'être entièrement défaite, si son ennemi, qui la voyoit et la comptoit homme par homme, eût fait le moindre mouvement pour l'attaquer.
Toute notre armée étoit au désespoir, et personne ne se contraignoit de dire ce que l'ardeur, la colère et l'évidence suggéroit. Jusqu'aux soldats et aux cavaliers montroient leur rage sans se méprendre; en un mot, officiers et soldats, tous furent plus outrés que surpris. Tout ce que put faire le maréchal de Villeroy fut de débander trois régiments de dragons, menés parÂrtagnan, maréchal de camp, sur leur arrière-garde, qui prirent quelques drapeaux et mirent quelque désordre dans les dernières troupes qui faisoient l'arrière-garde de tout.
1 . Les précédents éditeurs ont donné nudité; le manuscrit porte Men crudUé
1695] YILLEROY HABILE COURTISAN. 263
Le maréchal de Villeroy, plus outré que personne, étoit trop bon courtisan pour s'excuser sur autrui. Content du témoignage de toute son armée, et de ce que toute son armée n'avoit que trop vu et senti, et des clameurs dont elle ne s^étoit pas tenue, il dépêcha un de ses gentilshommes au Roi, à qui il manda que la diligence dont Vaudemont avoit usé dans sa retraite Favoit sauvé de ses espérances, qu'il avoit crues certaines, et sans entrer en aucun détail, se livra à tout ce qu'il pourroit lui en arriver. Le Roi, qui depuis vingt-quatre heures les comptoit toutes dans l'attente de la nouvelle si décisive d'une victoire, fut bien surpris quand il ne vit que ce gentilhomme, au lieu d'un homme distingué, et bien touché quand il apprit la tranquillité de cette journée. La cour en suspens, qui pour son fils, qui pour son mari, qui pour son frère, demeura dans l'étonnement, et les amis du maréchal de Villeroy dans le dernier embarras. Un compte si général et si court, rendu d'un événement si considérable et si imminent réduit à rien, tint le Roi en inquiétude : il se contint, en attendant un éclaircissement du temps. Il avoit soin de se faire lire toutes les gazettes d'Hollande. Dans la première qu'il parut, il lut une grosse action à la gauche, des louanges excessives de la valeur de M. du Maine, que ses blessures avoient arrêté le succès et sauvé M. de Vaudemont, et que M. du Maine avoit été emporté sur un brancard. Cette raillerie fabuleuse piqua le Roi, mais il le fut bien davantage de la gazette suivante, qui se rétracta du combat qu'elle avoit raconté, et ajouta que M. du Maine n'avoit pas même été blessé. Tout cela, joint au silence qui avoit régné depuis cette journée, et au compte si succinct que le maréchal de Villeroy lui en avoit rendu , et sans chercher aucune excuse , donna au Roi des soupçons qui l'agitèrent.
La Vienne, baigneur à Paris fort à la mode, étoit devenu sien du temps de ses amours. Il lui avoit plu par des ogues qui l'avoient mis en état plus d'une fois de se sasflEure davantage, et ce chemin l'avoit conduit à devenir