FÉNELON
son premier soin, auquel il réussit tellement au delà de son espérance qu'il devint très-promptement le maître de leur cœur et de leur esprit et le directeur de leurs âmes. M"' de Maintenon dînoit de règle une et quelquefois deux fois la semaine à Thôtel de Beauvillier ou de Chevreuse, en cinquième entre les deux sœurs et les deux maris, avec la clochette sur la table, pour n'avoir point de valets autour d'eux et causer sans contrainte. C'étoit un sanctuaire qui tenoit toute la cour à leurs pieds, et auquel Fénelon fut enfin admis. Il y eut auprès de M"" de Maintenon presque autant de succès qu'il en avoit eu auprès des deux ducs ; sa spiritualité l'enchanta. La cour s'aperçut bientôt des pas de géant de l'heureux abbé, et s'empressa autour de lui. Mais le désir d'être libre et tout entier à ce qu'il s'étoit proposé, et la crainte encore de déplaire aux ducs et à M"* de Maintenon, dont le goût alloit à une vie particulière et fort séparée, lui fit faire bouclier de modestie et de ses fonctions de précepteur, et le rendit encore plus cher aux seules personnes qu'il avoit captivées, et qu'il avoit tant d'intérêt de retenir dans cet attachement.
Parmi ces soins, iln'oublioit pas sa bonne amie M"' Guyon ; il l'avoit déjà vantée aux deux ducs, et enfin à M"" de Maintenon. Il la leur avoit même produite, mais comme avec peine et pour des moments, comme une femme toute en Dieu, et que l'humilité et l'amour de la contemplation et de la solitude retenoit dans les bornes les plus étroites, et qui craignoit surtout d'être connue. Son esprit plut extrêmement à M"* de Maintenon ; ses réserves, mêlées de flatteries fines, la gagnèrent ; elle voulut l'entendre sur des matières de piété : on eut peine à l'y résoudre; elle sembla se rendre aux charmes et à la vertu de M"* de Maintenon, et des filets si bien préparés la prirent. Telle étoit la situation de Fénelon lorsqu'il devint archevêque de Gambray , et qu'il acheva de se faire admirer par n'avoir pas fait un pas vers ce grand bénéfice, qu'il rendit en même temps une belle abbaye, qu'il avoit eue lorsqu'il fut précepteur, et qui, jusqu'à Gambray, fut sa seule possession. Il n'avoit
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eu garde de chercher à se procurer Cambray : la moindre étincelle d'ambition auroit détruit tout son édifice, et de plus ce n'étoit pas Cambray qu'il souhaitoit.
Peu à peu il s'étoit approprié quelques brebis distinguées du petit troupeau que M"* Guyon s'étoit fait, et qù'M ne conduisoit pourtant que sous la direction de cette prophétesse. La duchesse de Mortemart, sœur des dudhesses de Chevreuse et de Beauvillier, M"* de Morstein, fille de la première, mais surtout la duchesse de Béthune, étoient les principales. Elles vivoient à Paris, et ne venoient guère à Versailles qu'en cachette et pour des instants, lorsque, pendant les voyages de Marly, où M«' le duc de Bourgogne n'alloit point encore, ni par conséquent son gouverneur, M"' Guyon faisoit des échappées de Paris chez ce dernier, et y faisoit des instructions à ces dames. La comtesse de Guiche, fille aînée de M. de Noailles, qui passoit sa vie à la cour, se déroboit tant qu'elle pouvoit pour profiter de cette manne ; l'Échelle et du Puy, gentilshommes de la manche de M»' le duc de Bourgogne, y étoient aussi admis, et tout cela se passoit avec un secret et un mystère qui donnbit un nouveau sel à ces faveurs.
Cambray fut un coup de foudre pour tout ce petift 'troupeau. Il voyoit l'archevêque de Paris menacer ruine : c'étoit Paris qu'ils vouloient tous, et non Cambray, qu'ils considérèrent avec mépris, comme un diocèse de campagne dont la résidence, qui ne se pourroit éviter de temps «n temps, les priveroit de leur pasteur. Paris l'auroit mis à iia tête du clergé, et dans une place de confiance immédiate et durable, qui auroit fait compter tout le monde avec -lui, Bt qui l'eût porté dans une situation à tout oser avec -sueces pour M"' Guyon et sa doctrine, qui se tenoit encore dans le secret entre eux. Leur douleur fut donc profonde de ce que tout le reste du monde prit pour une fortunetédatante, et la comtesse de Guiche en fut outrée jusqu'à n?Bn pouvoir cacher ses larmes. Le nouveau prélat n'avoit pas négligé les prélats qui faisoientle plus de figure, qui de leur côté regardèrent comme une distinction d'être appro-