‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 202 sur 344 · BOUCHERAT, CHANCELIER · texte numérisé non relu

BOUCHERAT, CHANCELIER

chés de lui. Saint-Cyr, ce lieu si précieux et si peu accessible, fut le lieu destiné à son sacre, et Monsieur de Meaux, le dictateur alors de l'épiscopat et de la doctrine, fut celui qui le sacra. Les enfants de France en furent spectateurs, M"^ de Maintenon y assista avec sa petite et étroite cour intérieure, personne d'invité, et portes fermées à l'empressement de faire sa cour.

11 y avoit eu cet été une assemblée du clergé, et c'étoit la grande, comme il y en a une grande et petite de cinq ans en cinq ans, c'est-à-dire de quatre ou de deux députés par province. Le chancelier Boucherat, dès qu'il fut dans cette grande place, ferma sa porte aux carrosses des magistrats, puis des gens de condition sans titre, enfin des prélats. Jamais chancelier n'avoit imaginé cette distinction, et la nouveauté sembla d'autant plus étrange, que les princes du sang n'ont jamais fermé la porte de leur cour à aucun carrosse. On cria, on se moqua, mais chacun eut affaire au chancelier, et comme en ces temps-ci rien ne décide plus que les besoins, on subit: cela forma l'exemple, et il ne s'en parla plus. A la fin de cette assemblée, qui se tenoit à Saint-Germain, elle fit une députation au chancelier pour mettre la dernière main aux affaires, et l'archevêque de Bourges, fils du duc de Gesvres, étoit à la tête. Quand leurs carrosses se présentèrent à la chancellerie à Versailles, la porte ne s'ouvrit point : on parlementa, les députés prétendirent que le chancelier étoit convenu de les laisser entrer, non à la vérité comme évêques, mais comme députés du premier ordre du royaume ; lui maintint qu'ils avoient mal entendu : conclusion, qu'ils n'entrèrent point, mais aussi qu'ils ne le voulurent pas voir chez lui, et que par accommodement tout se finit entre eux dans la pièce du château où le chancelier tient le conseil des parties.

Harlay, archevêque de Paris, avoit présidé à cette assemblée, et lui, qui avoit toujours régné sur le clergé par la faveur déclarée et la confiance du Roi, qu'il avoit possédée toute sa vie, y avoit essuyé toutes sortes de dégoûts. L'exclusion que peu à peu le P. de la Chaise étoit parvenu

[1693] HARLÂT, ARCHETÉQrE DE FJLRIS. 1^77

à lai donner de toute concurrenco on la distribution dos bénéfices ravoit déjà éloigné du Roi; ot M** do Maintonon, à qui il avoit déplu d'une manière implacable on s'op(H>sant à la déclaration du mariage dont il avoit été Tun dos trois témoins, Tavoit coulé à fond. Le mérite qu'il sWtoit acquis de tout le royaume, et qui Tavoit do plus on plus ancré dans la faveur du Roi, dans rassemblée fameuse do 1682, lui fut tourné à poison quand d'autres maximes prévalurent. Son profond savoir, Téloquence et la fkoilité de ses sermons, Fexcellent choix des sujets etThabilo conduite de son diocèse, jusqu'à sa capacité dans les affaires ot Tautorité qu'il y avoit acquise dans le clergé, tout cola Uxi mis en opposition de sa conduite particulière, de ses mœurs galantes, de ses manières de courtisan du grand air. Quoique toutes ces choses eussent été inséparables de lui depuis son épiscopat et ne lui eussent jamais nui , elles devinrent des crimes entre les mains de M"" de Maintenon, quand sa haine depuis quelques années lui eut persuadé do le perdre, et elle ne cessa de lui procurer des déplaisirs. Cet esprit étendu, juste, solide, et toutefois fleuri, qui pour la partie du gouvernement en faisoit un grand évéquo, ot pour colle du monde un grand seigneur fort aimable et un courtisan parfait, quoique fort noblement, ne put s'accoutumer à cette décadence et au discrédit qui l'accompagna. Le clergé, qui -i, en aperçut, et à qui l'envie n'est pas étrangère, se plut à se venger de la domination, quoique douce et polie, qu'il en avoit éprouvée, et lui résista pour le plaisir de l'oser et de le pouvoir. Le monde, qui n'eut plus besoin de lui pour des évêchés et des abbayes, l'abandonna. Toutes les grâces de son corps et de son esprit, qui étoient infinies et qui lui étoient parfaitement naturelles, se flétrirent. Il ne se trouva de ressources qu'à se renfermer avec sa bonne amie la duchesse de Lesdiguières, qu'il voyoit tous les jours de sa vie, ou chez elle ou à Conflans, dont il avoit fait jardin délicieux, et qu'il tenoit si propre, qu'à mesure qu'ils s'y promenoient tous deux, des jardiniers les sui- Yoient à distance pour effacer leurs pas avec des râteaux.

Sf79^ MORT DE HARLAY. [1695]

Eefr vapeurs gagnèrent Tarchevêque ; elles s'augmentèrent bientôt, et se tournèrent en légères attaques d'épilepsie. Il^lè sentit, et défendit si étroitement à ses domestiques d^èn parler et d'aller chercher du secours quand ils le verroient en ces états, qu'il ne fut que trop bien obéi. 11 passa ainsi ses deux ou trois dernières années. Les chagrin» de cette dernière assemblée Tachevèrent. Elle finit 9vec le mois de juillet; aussitôt après il s'alla reposer à Conflans. La duchesse de Lesdiguières n'y couchoit jamais, mois elle y alloit toutes les après-dînées, et toujours tous éeux tous seuls. Le 6 août, il passa la matinée à son ordinaire'jusqu'au dîner. Son maître d'hôtel vint l'avertir qu'il éDoit servi. Il le trouva dans son cabinet, assis sur un canapé et renversé : il étoit mort. Le P. Gaillard fit son oraison funèbre à Notre-Dame : la matière étoit plus que éélicate, et la fin terrible. Le célèbre jésuite prit son parti : il' loua tout ce qui méritoit de l'être, puis tourna court sur la morale. Il fit un chef-d'œuvre d'éloquence et de piété.

Le Roi se trouva fort soulagé. M"' de Maintenon encore diBEvantage. Monsieur de Reims eut sa place de proviseur die Sorbonne, Monsieur de Meaux celle de supérieur de la maison de Navarre, et Monsieur de Noyon son cordon bleu. Sa nomination au cardinalat et son archevêché d)eniandent un peu plus de discussion. Monsieur d'Orléans l'eut, et d'autant plus agréablement que ni lui ni pas un des siens n'avoit eu le temps d'y penser. Monsieur de Pari» étoit mort à Conflans au milieu du samedi 6 août; le Roi ne le sut que le soir. Le lundi matin 8 août, le Roi, étant entré dans son cabinet pour donner l'ordre de sa journée à l'ordinaire, alla droit à l'évêque d'Orléans, qui se rangea même, croyant que le Roi vouloit passer outre; nms le Roi le prit par le bras sans lui dire un mot, et le Mena en laisse à l'autre bout du cabinet, aux cardinaux de Bouillon et de Furstemberg, qui causoient ensemble, et tout de suite leur dit : « Messieurs, je crois que vous me lemercierez de vous donner un confrère comme Monsieur d'Orléans, à qui je donne ma nomination au cardinalat. »

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