MARÉCHAL DE LORGES NE SERT PLUS
du Roi avec les plus grandes marques d'amitié et de distinction. Mais Monsieur le maréchal parut encore en plus mauvais état à la cour qu'il n'avoit fait à Paris, et presque aussitôt qu'il eut pris le bâton, il fut obligé de l'envoyer au maréchal de ViUeroy. Le Roi comprit qu'après deux aussi fortes maladies, et si près à près, il ne seroit plus en état de servir, et ne voulut pas s'exposer, au milieu d'une campagne, aux inconvénients qui pouvoient naître de la santé du général. Il eut peine à en parler lui-même au maréchal, et chargea M. de la Rochefoucauld, son ami le plus intime de tous les temps, de le lui faire entendre, et de tâcher surtout qu'il ne s'opiniâtrât point là-dessus à vouloir lui parler ni lui écrire. M. de la Rochefoucauld vint donc dîner chez lui à Paris, et après le dîner le prit en particulier avec la maréchale. Ce compliment leur parut amer. M. le maréchal de Lorges se croyoit en état de commander l'armée : il voulut une audience du Roi, et il l'eut. Tout s'y passa avec toutes sortes d'égards et d'amitiés du Roi, mais il ne put changer de pensée, et M. de Lorges s'y soumit de bonne grâce, quoique très-peiné de devenir inutile, surtout par rapport à moi et à ses neveux. Nous en fûmes aussi fort affligés, par la différence infinie que cela faisoit pour nous à l'armée, et à la considération même partout ailleurs.
Peu de jours après nous fûmes d'un voyage de Marly, qui fut pour moi le premier, où il arriva une singulière scène. Le Roi et Monseigneur y tenoient chacun une table à même heure et en même pièce, soir et matin; les dames s'y partageoient sans affectation, sinon que M"' la princesse de Gonti étoit toujours à celle de Monseigneur, et ses deux autres sœurs toujours à celle du Roi. 11 y avoit dans un coin de la même pièce cinq ou six couverts, où, sans affectation aussi, se mettoient tantôt les unes, tantôt les autres , mais qui n'étoit tenue * par personne. Celle du Roi étoit plus proche du grand salon, l'autre plus voisine des fenêtres et de la porte par où, en sortant de dtner,
1. Était tenue s'accorde avec l'idée de table, non exprimée dans la phrase.
[1695] FIOOTE&IE DES rUXCESSES. SSS
le Roi aDoit chei M"* de Maintenons qui alors dînoit sou- Tent à la table du Roi, se mettoit Tis-à-vis de lui vies tables étoient rondes-, ne niangeoit jamais qu'à celle-là, et sonpoit toujours seule chea elle. Pour expliquer le (hit il falloit mettre ce tableau au net.
Les princesses n*étoient que très4égèrement raccommolées, comme on Ta vu plus haut, et M"^ la princesse de Conti intérieurement de fort mauvaise humeur du ^>ùt de Monseigneur pour la Choin, qu'elle ne pouvoit ignorer, et dont elle n'osoit donner aucun signe. À un diner pendant lequel Monseigneur étoit à la chasse, et où sa table étoit tenue par M"* la princesse de Gonti, le Roi s'amusa à badiner [ avec Madame la Duchesse, et sortit de cette graviti^ qu'il ne quittoit jamais, pour, à la surprise de la compagnie, jouer avec elle aux olives. Gela fit boire quelques coupa à Madame la Duchesse; le Roi fit semblant d'en boire un ou deux, et cet amusement dura jusqu'au fruit et à la sortie de table. Le Roi, passant devant M"' la princesse de Gonti pour aller chez M" de Maintenon, choqué peut-ôtre du sérieux qu'il lui remarqua, lui dit assez sèchement que sa gravité ne s'accommodoit pas de leur ivrognerie. La princesse, piquée, laissa passer le Roi, puis se tournant à M"* de Ghâtillon, dans ce moment de chaos où chacun bo lavoît la bouche, lui dit qu'elle aimoit mieux ôtre grave que sac à vin, entendant quelques repas un pou allongés que ses sœurs avoient faits depuis peu ensemble. Go mot fut entendu de M"' la duchesse de Ghartrcs, qui répondit assez haut, de sa voix lente et tremblante, qu'elle aimoit mieux être sac à vin que sac à guenilles : par où ellp ontendoit Glermont et des officiers des gardes du corps, qui avoient été, les uns chassés, les autres éloignés, à cause d'elle. Ge mot fut si cruel qu'il ne reçut point do repartie, et qu'il courut sur-le-champ par Marly, et de là par Paris et partout. Madame la Duchesse, qui, avec bien de la gr&co et de l'esprit, a l'art des chansons salées, en fit d'étranges sur ce même ton. M"* la princesse de Gonti, au désespoir, et qui n'avoit pas les mêmes armes, ne sut que devenir.