‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 235 sur 344 · TORCY ÉPOUSE LA FILLE DE POMPONE · texte numérisé non relu

TORCY ÉPOUSE LA FILLE DE POMPONE

d'État sans charge, et eut la piété et la modestie de voir M. de Croissy sans rancune et sans éloignement. Les histoires de tout cela, qui sont très-curieuses, ne sont pas matière de ces Mémoires, Ce peu suffît pour entendre ce qui va suivre.

Le Roi, qui s'étoit rattaché à M. de Pompone, et qui, ï la retraite de M. Pelletier, ministre d'État, lui donna la commission de la surintendance, et par conséquent 1( secret de la poste, avoit imaginé le mariage de sa fille ave( Torcy, pour réunir ces deux familles, et pour donner un bon maître à ce jeune survivancier des affaires étrangères, dans la décadence de santé où Croissy, perdu de goutte, étoit tombé, et qui étoit encore plus nécessaire si Croissy venoit à manquer. Dès qu'il fut mort, le Roi s'en expliqua à Pompone et à Torcy, et d'une manière à trancher toutes espèces de difficultés possibles ; et il régla que ce mariage se feroit sans délai; que Torcy conserveroit la charge de son père ; qu'il ne seroit point encore ministre, mais que, sous l'inspection et la direction de Pompone, il feroit toutes les dépêches ; que Pompone les rapporteroit au conseil, et diroit après à Torcy les réponses qui y auroient été résolues, pour les dresser en conséquence; que les ambassadeurs iroient désormais chez Pompone, qui leur donneroit audience en présence de Torcy; qu'enfin celui-ci auroit la charge de grand trésorier de l'ordre, que son père avoit eue à la mort de M. de Seignelay; et à Versailles, le beau-père et le gendre partagèrent le logement de la charge de secrétaire d'État des affaires étrangères, pour être ensemble et travailler en commun plus facilement. De part et d'autre beaucoup de vertu dans let mariés, mais peu de bien, auquel le Roi pourvut peu à peu par ses grâces, et d'abord par de gros brevets de retenue. Le mariage se fit à Paris le 13 août suivant, chez M. de Pompone, et ils vécurent tous dans une grande et estimable union.

En môme temps moururent deux personnes fort âgées et depuis bien longtemps hors du monde : M"* de Boute-

1696] 1H>RT DE CRANDEXIER. 3^

ville, mère da maréchal de Luxembourg, à quatre-vingt^ onze ans, qui avoit passé toute sa vie retirée à la oantpagne, d'où elle avoit vu de loin la brillante fortune de son fils et des siens, avec qui elle n'avoit jamais eu grand commerce, et le marquis de Chandenier, aîné de la maison de Rochechouart, si célèbre par sa disgrâce et par la magnanimité dont il la soutint plus de quarante ans jusqu'à sa mort. Il étoit premier capitaine des gardes du corps, et singulièrement considéré pour sa valeur, son esprit et son extrême probité. Il perdit sa charge avec les autres capitaines des gardes du corps, à Taffaire des Feuillants, en [1648'], qui n*est pas du sujet de ces 3ît moires et qui se trouve dans tous ceux de ces temps-là, et il fut le seul des quatre à qui elle ne fut point rendue, quoiqu'il no se fût distingué en rien d'avec eux. Un homme haut, plein d'honneur, d'esprit et de courage, et d'une grande naissance avec cela, étoit un homme importun au cardinal Mazarin, quoiqu'il ne l'eût jamais trouvé en la moindre faute ni ardent à demander. Le cardinal tint à grand honneur de faire son capitaine des gardes premier capitaine des gardes du corps, et il ne manqua pas cette occasion d'y placer un domestique aussi affîdé que lui étoit M. de Noailles. M. de Chandenier refusa su démission ; lu cardinal fit consigner le prix qu'il avoit réglé do la charge chez un notaire, puis prêter serment à Noailles, qui, Huns démission de Chandenier, fut pleinement pourvu et en fonction. Chandenier étoit pauvre : on espéra que la nécessité vaincroit l'opiniâtreté. Elle lassa enfin la cour, qui envoya Chandenier prisonnier au château de Loches, au pain du Roi comme un criminel, et arrêta tout son petit revenu, pour le forcer à recevoir l'argent de M. de Noailles, et par conséquent à lui donner sa démission. Rlle se trompa : M. de Chandenier vécut du pain du Roi et de c(i qu'à tour d( rôle les bourgeois de Loches lui envoyoient à dîner et à sonper, dans une petite écuelle qui foifoit le tour

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