‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 253 sur 344 · Qui lève le siège · texte numérisé non relu

Qui lève le siège

[i696J NOIRE INVENTION A MON RETOUR. 365

prétention étrange du comte de Brionne à Tégard de Monsieur de SaYoie. — Le Roi k Montargis au-devant de la princesse. — Arriyent . Fontainebleau; présentations. — Retour à Versailles; présentations. — Grâces de la princesse, qui charment le Roi et M"* de Maintenon. — M"«* de Soissons ont défense de voir la princesse.

En arrivant i Paris, je trouvai la cour à Fontainebleau. Comme J'étois arrivé un peu devant les autres, je ne voulus pas que le Roi le sût sans me voir et me crût de retour en cachette. Je voulois de plus voir M. de Beauvillier, sur le maréchal de Ghoiseul. Je me hâtai donc d*aller à Fontainebleau, où je fus très-bien reçu, et le Roi, à son ordinaire de mes retours, me parla avec bonté, en me disant toutefois que j'étois venu un peu tôt, mais ajoutant qu'il n'y avoit point de mal.

J'avois un voyage en tête à brusquer, dont je parlerai tout à l'heure, qui me pressoit de m'en retourner à Paris après mes premiers devoirs rendus, lorsqu'au sortir du lever du Roi, comptant monter en chaise tout de suite, Louville me mena dans la salle de la comédie, ouverte alors et où il n'y avoit jamais personne les matins, qui étoit au bout de la salle des gardes. Là il m'avertit qu'il s'étoit répandu que, lorsqu'en faisant ma révérence au Roi il m'avoit dit qu'il se réjouissoit de me voir de retour en bonne santé, quoique un peu tôt, je lui avois répondu que j'avois mieux aimé le venir voir tout en arrivant, comme ma seule maîtresse, que de demeurer quelques jours relaissé à Paris, comme faisoient les jeunes gens avec les leurs. Â ce récit, le feu me monta au visage; Je rentrai chez le Roi, où il y avoit encore beaucoup de monde, devant qui je m'exhalai sur ce qui me venoit d'être rapporté, et j'ajoutai que je donnerois volontiers bien de l'argent pour savoir qui avoit inventé et semé cette noire friponnerie, afin, quel qu'il fût, de lui en donner le démenti et force coups de bâton au bout, pour lui apprendre à calomnier d'honnêtes gens, à lui et aux faquins ses semblables. Je demeurai tout le jour à Fontainebleau, cherchant le monde pour répéter ces çro-

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pos, et que si un grand coquin demeuroit asses cêdaé pour échapper au châtiment, j*espéroi6 du moins q/C'A en apprendroît la menace, et qu*il Tentendroit peut-être lui-flâôme assez pour en faire son profit et laisser les gens d'honneur en repos.

Ma colère et mes discours firent la novtv^e. M. le maréchal de Lorges, qui ayoit le bâton, et m'avoit coupé k parole sur mon arrivée un peu tôt, en sorte que je n'j pus rien du tout répondre au Roi, quand je Taurois voulu, bien loin d'ailleurs d'une si indigne flatterie, et beaucoup de vieux seigneurs avec lui, me blâmèrent d'avoir parié si haut, en tels termes, dans la maison du Roi et jusque dans son appartement. Je les laissai dire, parce qu'ils ne m'apprenoient rien que je n'eusse bien pré¥u; mais de deux maux j'avois choisi le moindre, qui étoit une réprimande du Roi, ou peut-être quelques jours de Bastille, et j'avois évité le plus grand, qui étoit de laisser croire la chose vraie à mon âge, et encore peu connu de la plupart du monde, et me laisser passer pour un infâme délateur de toute la jeunesse, pour faire bassement et misérablement ma cour. Le Roi n'en sut rien, ou voulut bien l'ignorer; le bruit que je fis étouffa sa cause, et me fit honneur; et je m'en allai faire mon petit voyage, dont je parlerai ici tout de suite.

Il y avoit longtemps que l'attachement que j'avois pour Monsieur de la Trappe et mon admiration pour lui me faisoit désirer extrêmement de pouvoir conserver sa ressemblance après lui, comme ses ouvrages en perpétueroient l'esprit et les merveilles. Son humilité sincère ne permettoit pas qu'on pût lui demander la complaisance de se laisser peindre. On en avoit attrapé quelque chose au chœur, qui produisit quelques médailles assez ressemblantes; mais cela ne me contentoit pas. D'ailleurs, deveni extrêmement infirme, il ne sortoit presque plus de l'infirmerie, et ne se trouvoit plus en lieu où on le put attraper. Rigault étoit alors le premier peintre de l'Europe, pour la ressemblance des JMvmmes et pour une peinture forte et

duraUe; mais il Moit persuada à un homme anssi Burdiargé d^ouvrages de quitter Paris pour quelques jours, et voir encore avec lui si sa tète seroit assez forte pour rendre une ressemblance de mémoire. Cette dernière proposition, qui r^&aya d^abord, fut peut-être le véhicule de lui faire accepter Tautre. Un homme qui excelle sur tous ceux de son art est touché d*y exceller d'une manière unique : il en voulut bien faire Tassai, et donner pour cela le temps nécessaire. L'argent peut-être lui plut aussi. Je me cachois fort, à mon âge, de mes voyages de la Trappe; je voulois donc entièrement cacher aussi le voyage de Rigault, ^ je mis pour condition de ma part qu'il ne travailleroit fue pour moi, qu'il me garderoit un secret entier, et que fi'il en faisoit une copie pour lui, comme il le vouloit aibsolument, il la garderoit dans une obscurité entière, jusqu'à ce qu'avec les années je lui permisse de la laisser voir. Du mien, il voulut mille écus comptant à son retour, être défrayé de tout, aller en poste en chaise en un jour, et revenir de même. Je ne disputai rien et le pris au mot de tout G'étoit au printemps, et je convins avec lui que ce seroit à mon retour de l'armée, et qu'il quitteroit tout pour cela. En même temps, je m'étois arrangé avec le nouvel àbbé, M. Maisne, secrétaire de Monsieur de la Trappe et retiré là depuis bien des années, et M. de Saint-Louis, ancien brigadier de cavalerie, fort estimé du Roi, retiré là aussi depuis longtemps, desquels J'aurai ailleurs occasion de parier, et qui ne desiroient pas moins que moi ce portrait de Monsieur de la Trappe.

Revenant donc de FontaineUeau, je ne couchai qu^nne nuit à Paris, où en arrivant j'avois pris mes mesures avec Rigault, qui partit le lendemain de moi. J'avertis en arri^vant mes complices, et je dis à Monsieur de la Trappe qu'un officier de ma connoissance avoit une telle passion de le voir, que je le suppltois d'y vouloir bien consentir (car il ne voyoitplus presque personne); j'ajoutai que, sur l'espérance que je lui en avois donnée, il alloit arriver, qu'il étoit fort bègue et ne Timportuneroit pas de discours^

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