MONSIEUR DE LA TRAPPE
mais qu'il comptoit s'en dédommager par ses regards. Monsieur de la Trappe sourit avec bonté, trouva cet ofllcier curieux de bien peu dé chose, et me promît de le voir. Rigault arrivé, le nouvel abbé, M. Maisne, et moi le menâmes dès le matin dans une espèce de cabinet qui servoit le jour à Tabbé pour travailler, et où j'avois accoutumé de voir Monsieur de la Trappe, qui y venoit de son infirmerie. Ce cabinet étoit éclairé des deux côtés, et n'avoit que des murailles blanches, avec quelques estampes de dévotion, et des sièges de paille, avec le bureau sur lequel Monsieur de la Trappe avoit écrit tous ses ouvrages, et qui n'étoit encore changé en rien. Rigault trouva le lieu à souhait pour la lumière ; le père abbé se mit au lieu oh Monsieur de la Trappe avoit accoutumé de s'asseoir avec moi à un coin du cabinet, et heureusement Rigault le trouva tout propre à le bien regarder à son point. De là nous le conduisîmes en un autre endroit, où nous étions bien sûrs qu'il ne seroit vu ni interrompu de personne. Rigault le trouva fort à propos pour le jour et la lumière, et il y apporta aussitôt tout ce qu'il lui falloit pour l'exécution. L'après-dînée, je présentai mon officier à Monsieur de la Trappe ; il s'assit avec nous dans la situation qu'il avoit remarquée le matin, et demeura environ trois quarts d'honre avec nous. Sa difficulté de parler lui fut une excuse de n'entrer guère dans la conversation, d'où il s'en alla jeter sur sa toile toute préparée les images et les idées dont il s'étoit bien rempli. Monsieur de la Trappe, avec qui je demeurai encore longtemps, et que j'avois moins entretenu que songé à l'amuser, ne s'aperçut de rien, et plaignit seulement l'embarras de la langue de cet officier. Le lendemain, la même chose fut répétée. Monsieur de la Trappe trouva d'abord qu'un homme qu'il ne connoissoit point, et qui pouvoit si difficilement mettre dans la conversation, l'avoit suffisamment vu, et ce ne fut que par complaisance qu'il ne voulut pas me refuser de le laisser venir. J'espérois qu'il n'en faudroit pas davantage, et ce que je Ms du portrait me le confirma, tant il me parut bien pris
et ressemblant; mais Rigault voulut absolument encore une séance, pour le perfectionner à son gré : il fallut donc Tobtenir de Monsieur de la Trappe, qui s'en montra fatigué, et qui me refusa d'abord ; mais je fis tant que j'arracbai plutôt que je n'obtins de lui celte troisième visite. Il me dit que, pour voir un homme qui ne méritoit et qui ne desiroit que d'être caché, et qui ne voyoit plus personne, tant de visites étoient du temps perdu et ridicules; que pour cette fois il cédoit à mon importunité et à la fantaisie que je protégeois d'un homme qu'il ne pouvoit comprendre, et qui ne se connoissoient ni n'avoient rien à se dire ; mais que c'étoit au moins à condition que ce seroit la dernière fois et que je ne lui en parlerois plus. Je dis à Rigault de faire en sorte de n'avoir plus à y revenir, parce qu'il n'y avoit plus moyen de l'espérer. 11 m'assura qu'en une demi-heure il auroit tout ce qu'il s'étoit proposé, et qu'il n'auroit pas besoin de le voir davantage. En effet, il me tint parole, et ne fut pas la demi-heure entière.
Quand il fut sorti, Monsieur de la Trappe me témoigna sa surprise d'avoir été tant et si longtemps regardé, et par une espèce de muet. Je lui dis que c'étoit l'homme du monde le plus curieux, et qui avoit toujours eu le plus grand désir de le voir, qu'il en avoit été si aise qu'il m'avoit avoué qu'il n'avoit pu ôter les yeux de dessus-lui, et que de plus, étant aussi bègue qu'il l'étoit, la conversation, où il ne pouvoit entrer de suite, ne l'ayant point détourné, il n'avoit songé qu'à se satisfaire en le regardant tout à son aise. Je changeai de discours le plus promptement que je pus, et sous prétexte de le mettre sur des choses qui ne s'étoient pu dire devant Rigault, je cherchai à le détourner des réflexions sur des regards qui, n'étant que pour ce que je les donnois, étoient en eff'et si peu ordinaires, que je mourois toujours de peur que leur raison véritable ne lui vint dans l'esprit, ou qu'au moins il n'en eût des soupçons, qui eussent rendu notre dessein ou inutile ou fort embarrassant à achever. Le bonheur fut tel qu'il ne s'en douta jamais.
Saimt-Suion I. 14