MARIAGE DES DEUX FILLES DE TESSE
M. de Vendôme, voyant la trêve en Catalogne et la paix assurée, avoit demandé et obtenu son congé de bonne heure ; mais il n'avoit fait que saluer le Roi, et s'en étoit allé à Anet se mettre, sans façons et sans mystère, entre gi les mains des chirurgiens. 11 en avoit un pressant besoin, [i mais ils le manquèrent. Sa naissance, devenue si à la mode, et les succès de Catalogne lui avoient donné une audace qui ne fit depuis que croître. 11 reparut à la cour le jour du dernier bal, et fut très-bien reçu du Roi, et par conséquent de toute la cour.
Tessé avoit marié, Tannée précédente, sa fille aînée à la Varenne, moyennant la lieutenance générale d* Anjou, qui étoit dans sa famille depuis Henri IV, qui la donna avec la Flèche à ce la Varenne si connu dans tous les Mémoires de ces temps-là, pour avoir eu l'esprit et l'adresse de devenir une espèce de personnage, de marmiton, puis de cuisinier, enfin de porte-manteau d'Henri IV, qu'il ser- Yoit dans ses plaisirs, et qu'il servit depuis dans ses affaires. Ce fut lui qui eut la principale part au retour des jésuites en France, et à ce magnifique établissement qu'ils ont à la Flèche, dont il partagea la seigneurie avec eux. Il s'y retira, à la mort d'Henri IV, très-riche, et vieux, et y vécut fort à son aise. C'étoit beaucoup la mode des oiseaux en ce temps-là, et il s'amusoit fort à voler : une pie s'étant relaissée un jour dans un arbre, on ne pouvoit l'en faire sortir à coups de pierre et de bâtons ; le vieux la Varenne et tous les chasseurs étoient autour de Farbre à tâcher de l'en faire partir, lorsque la pie, impor- ■ tunée de tout ce bruit, se mit à crier de toute sa force : « au maquereau 1 » et le répéta sans fin. La Varenne, qui devoit toute sa fortune à ce métier, se mit tout d'un coup dans la tête que, par un miracle comme le reproche que fit l'âne de Balaam à ce faux prophète, la pie lui reprochoit ses péchés. Il en fut si troublé qu'il ne put s'empêcher de le montrer, puis, agité de plus en plus, de le dire à la compagnie; elle en rit d'abord, mais voyant i ce bonhomme changer beaucoup, puis se trouver mal, on
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tâcha de lui faire entendre que cette pie avoit apparemment appris à parler dans quelque village voisin et à dire cette sottise, et qu'elle s'étoit échappée et 8*étoil trouvée là. Il n*y avoit en effet pas autre chose à en croire, mais la Varenne ne put jamais en être persuadé. Il fallut du pied de Tarbre le remener chez lui; il y arriva avec la fièvre, et toujours frappé de cette folte persuasion : rien ne put le remettre, et il mourut en très-peu de jours. C'est Taïeul paternel de tous ces la Varenne. Tessé avoit une autre fille, fort jolie, dont il fit le mariage avec Maulevrier, qui avoit quitté le petit collet lorsque son frère fut tué dans Namur ; il étoit le fils de Maulevrier frère de M. Colbert et chevalier de Tordre, qni mourut de douleur de n'avoir pas été maréchal de France, comme je l'ai raconté. Celui-ci avoit le régiment de Navarre, et me donnera lieu de parler de lui.
En même temps presque que le prince de Darmstadt s'établit en Espagne, comme je l'ai expliqué, il fut fait viceroi de Catalogne par l'intrigue des serviteurs de l'Empereur et l'appui de la reine d'Espagne, et par les mêmes chemins le prince de Vaudemont fut fait gouverneur général du Milanois. C'est un personnage sur lequel il faut s'arrêter, et dont je parlerai plus d'une fois dans les suites. Il étoit bâtard de Charles IV duc de Lorraine, gendre du duc d'Elbœuf et beau-frère du comte de Li slebonne, frère du même duc d'Elbœuf; il l'étoit aussi du duc de la Rochefoucauld. Détaillons tout ceci.
On connoit encore trop la vie et les diverses fortunes de Charles IV duc de Lorraine, pour parler de son génie et des extrémités où il le jeta. Ami de tous les partis, fidèle à aucun, souvent dépouillé de ses Ëtats, et tantôt les abdiquant, puis les reprenant, tantôt en France avec les rebelles, puis à la cour, tantôt à la tête de ses troupes, sans feu ni lieu, qu'il faisoit subsister aux dépens d'autrui, et y vivant lui-même, d'autres fois au service de la France, puis de l'Empereur, après de l'Espagne, souvent ■ à Bruxelles, enfin enlevé et conduit prisonnier en Espagne;
toujours marié, et jamais avec la duchesse Nicole, héritière de Lorraine , sa cousine germaine, fiUe aînée d'H. duc de Lorraine, frère aîné de son père, qu'il avoit épousée en 1621, dont il n'eut point d'enfants et qu'il perdit en janvier 1657, ni avec M., fille unique de Ch. comte d'Aspremont, qu'il épousa en 1665 et dont il n'eut point d'enfants encore, et qu'il laissa veuve en septembre 1675 qu'il mourut.
Charles IV étoit frère aîné du prince François qui fut cardinal, et qui, voyant le duc son frère sans enfants, quitta le chapeau pour épouser Cl. Fr., seconde et dernière fille i du duc H. de Lorraine, frère aîné de son père, en sorte que les deux frères épousèrent les deux sœurs, pour conserver par elles le duché de Lorraine, qui à défaut de Nicole, l'aînée, sans enfants, tomboit à sa sœur Cl. Fr., épouse du prince François. Ces princes étoient frères de la seconde femme de Gaston duc d'Orléans, dont Louis XIII ne voulut jamais reconnoître le mariage clandestin , laquelle fut mère de Madame la grande-duchesse, mère du dernier grand-duc de Toscane, et de M"* de Guise, mortes de nos jours.
Du mariage du prince François, qui avoit été cardinal, vint ce grand capitaine, qui n'a jamais joui du duché de Lorraine, qui épousa la reine douairière de Pologne, sœur de l'Empereur, et qui acquit tant de réputation à la tête des armées de l'Empereur et de l'Empire. Il laissa un fils, qui fut rétabli par la paix de Ryswick, à qui nous allons voir faire hommage au Roi du duché de Bar et épouser Mademoiselle. Cette généalogie expliquée, rapprochonsnous de ce qui m'y a fait écarter.
Charles IV, marié depuis longtemps à la duchesse Nicole, étoit, à Bruxelles, amoureux de M"* de Cantecroix. Il aposta un courrier, qui lui apporta la nouvelle de la mort de la duchesse Nicole. Il en donna part dans Bruxelles, prit le grand deuil, et quatorze jours après épouse Béatrix de Cusance, veuve du comte de Cantecroix, dans Besançon aux Minimes, arrivant de Bruxelles, en avril 1637, et en
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donne aussi part à toute la ville. Bientôt après la fourbe fut découverte, et on apprit de tous côtés que la duchesse Nicole étoit pleine de vie et de santé, et n'avoit seulement pas été malade. M""* de Cantecroix, qui n'en avoit pas été la dupe, fit tout comme si elle Teût été; mais elle étoit grosse, elle s'apaisa : ils continuèrent de réputer la duchesse Nicole pour morte, et de vivre ensemble à la face du monde comme étant effectivement mariés, sans qu'il eût jamais été question de dissoudre le mariage de là duchesse Nicole, ni devant ni après, laquelle se réfugia à Paris. Le duc Charles eut donc de ce beau mariage prétendu par lui tout seul une fille d'abord, puis un fils, parfaitement bâtards l'un et l'autre, et universellement regardés comme tels. Ces deux enfants tinrent tout de leur père. Il maria la fiUe, en octobre 1660, au comte de Lislebônne, frère puîné du duc d'Elbœuf, dont elle n'a eu que quatre enfants qui aient vécu : le prince de Commercy, qui servit toujours l'Empereur, et le prince Paul, tué à Neerwinden, dont j'eus le régiment, comme je l'ai dit en son temps, tous deux point mariés, et deux filles. M"* de Lislebonne, qui ne l'a point été non plus, et M"* de Commercy, qui épousa en 1691 le prince d'Espinoy, qui sont deux personnes dont j'aurai souvent occasion de parler.
Le fils est M. de Vaudemont dont il s'agit. Charles IV réleva auprès de lui, et comme il le prétendoit toujours légitime, il le fit appeler le prince de Vaudemont, et le nom lui en est demeuré. La sœur et le frère sont pourtant nés du vivant de la duchesse Nicole, qui mourut à Paris longtemps après la naissance de l'un et de l'autre, en février d657, à Paris *. M. de Vaudemont fut un des hommes des mieux faits de son temps : un beau visage et grande mine, des yeux beaux et fort vifs, pleins de feu et d'esprit; aussi en avoit-il infiniment, soutenu d'autant de fourbe, d'intrigue et de manège qu'en avoit son père. Il le suivit partout dès sa jeunesse, dans toutes ses guerres, et
i. La répétition des mots à PoHi est bien du fait de Saint-Simon.
en apprit bien le métier. Il le suivit aussi à Paris, où sa galanterie fit du bruit à la cour. 11 y lia amitié avec le marquis, depuis, maréchal, de Villeroy, et avec plusieurs seigneurs distingués et qui approchoient plus du Roi, surtout avec ceux de la maison de Lorraine, dont il captoit fort la bienveillance. Son père le maria à Bar, en avril 1669, à une fille du duc d'Elbœuf, frère aîné de M. de Lislebonne et de sa première femme, qui étoit Lannoy ei mère en premières noces de la femme du duc de la Rochefoucauld, qui toute sa vie fut si bien avec le Roi.
La liaison du duc Charles avec les Espagnols, et ses se* jours en Franche-Comté, qui lors étoit à eux, et à Bruxelles, attacha M. de Vaudemont à leur service, et la catastrophe de son père ne put l'en séparer, parce qu'il y espéra des emplois dont il ne pouvoit se flatter ailleurs. Dix ans de guerre contre FEspagne donnèrent occasion au prince de Vaudemont d'employer tous ses talents pour s'avancer, et il les employa utilement. La nouvelle liaison d'intérêt de FEspagne avec la Hollande, et le voisinage des Pays-Bas, y forma des liaisons dont Vaudemont sut profiter. Il sut sMnsinuer auprès du prince d'Orange, et peu à peu devint de ses amis jusqu'à être admis dans sa confidence. 11 fit un voyage en Espagne, chargé de diverses commissions secrètes. Il trouva celte cour dans le désespoir de ses pertes, fort animée contre la personne du Roi. Le sang, quoique illégitime, qui couloit dans ses veines, ni la liaison intime en laquelle il étoit parvenu auprès du prince d'Orange, ne lui avoient pas appris à l'aimer. Il n'avoit rien à en attendre : il se lâcha dpnc en courtisan à Madrid contre la personne du Roi, avec une hardiesse égale à l'indécence. Retournant en Flandres, il voulut voir l'Italie, et il s'arrêta à Rome, où il s'insinua tant qu'il put parmi la faction espagnole, et pour lui plaire en usa sur le Roi comme il avoit fait à Vadrid. Ce qui avoit été méprisé et tenu pour ignoré l'abord ne put plus l'être sur un théâtre tel que Rome, ipki est la patrie commune de toutes les nations catholiques. Les serviteurs du Roi s'offensèrent d'une insolence