‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 337 sur 344 · PRINCE DE VAUDEMONT · texte numérisé non relu

PRINCE DE VAUDEMONT

si publique et si soutenue, et en écrivirent, de façon que le Roi fit prier le roi d'Espagne de mettre ordre à une conduite si éloignée du respect qui en tout temps est dû. aux têtes couronnées, ou de n'être pas surpris s'il faisoit traiter et chasser de Rome M. de Yaudemont comme il le méritoit. Cette démarche finit la scène que M. de Yaudemont donnoit avec tant de licence, et les mêmes partisans d'Autriche qui l'y soutenoient furent les plus ardents à le faire disparoître. Il regagna donc les Pays-Bas par le Tyrol et l'Allemagne, avec ce nouveau mérite envers l'Espagne et l'Empereur, auquel le prince d'Orange ne fut pas le moins sensible, par cette haine personnelle du Roi qu'il ne pouvoit émousser, ni Monsieur de Lorraine indifférent, par la situation où le Roi continuoit à le tenir, bien qu'il [ne] se soit jamais échappé en la moindre chose à l'égard du Roi. Il se faisoit honneur, au contraire, de lui porter un profond respect, et de supporter avec silence et toujours avec sagesse l'état auquel sa puissance l'avoit réduit ; mais au fond de l'âme, les héros se sentent de l'humanité, et il ne voulut rien moins que du mal à M. de Yaudemont de cette conduite, quoique lui-même fût bien éloigné de la tenir. Yaudemont étoit son cousin germain bâtard, et Monsieur de Lorraine étoit lors dans l'apogée de sa gloire et de son autorité dans le conseil et dans la cour de l'Empereur.

Tout concourut donc, après ce départ précipité de Rome, à faire marcher M. de Yaudemont à pas de géant : la Toison d'or, grand d'Espagne, prince de l'Empire, capitaine général, tout lui fondit rapidement sur la tête, et bientôt après le grand emploi de mestre de camp général, et enfin de gouverneur des armes aux Pays-Bas. Élevé de la sorte, et payé à proportion, il vécut avec splendeur, et comme il avoit infiniment d'esprit et d'adresse, il vint à bout d'émousser l'envie, et de se faire presque autant aimer que considérer par son crédit, et respecter par ses emplois. C'étoit un homme affable, prévenant, obligeant, attentif à plaire et à servir, et qui ambitionnoit l'amour du bourgeois et de

Tartisan à proportion autant que des personnes les plus distinguées., L'oisive té de la paix lui fit recourir les bonnes fortunes, où il ne fut pas heureux; il le fut encore moins en habiles gens, qui pensèrent le tuer dans le grand remède. Je lui ai ouï conter, non pas cela, mais qu'étant tombé dans l'état où en effet ce remède l'avoit mis, qu'il disoil être un rhumatisme goutteux universel, qui le tint des années entières sans aucun usage de ses bras ni de ses jambes, un empirique, à qui, à bout de remèdes, il se livra, l'avoit rétabli comme il étoit, et mis en état de monter à cheval. Il marchoit peu et difficilement, s'asseyoit et se levoit avec peine, mais pourtant sans être nécessairement aidé en toutes ces actions, n'avoit plus d'os aux doigts des mains, qui étoient comme entortillés les uns sur les autres ; avec cela une très-bonne santé, la tête parfaite, nul véritable régime de nécessité, ni pour le manger- ni pour veiller, la taille comme il l'avoit toujours eue, c'est-à-dire la plus belle du monde et fort haute, les jambes seulemenl tout d'une venue, et le plus grand air et la plus grande mine du monde, douce, majestueuse, spirituelle au dernier point. Je me suis étendu sur ces bagatelles pour des raisons qui se verront dans la suite.

La guerre de 4688 arrivée, le prince \ qui vouloit être nmître des troupes d'Espagne, mit tout son crédit à élever son ami au commandement des armées. Des emplois qu'il avoit jusque-là, il n'y avoit plus qu'un pas à faire. Le prince de Waldeck, qui les commandoit, étoit vieux; on fit en sorte qu'il se retira, et que M. de Vaudemont fut mis en sa place sous l'électeur de Bavière, et en chef en son absence, La paix s'avançant, le prince d'Orange se fit une véritable affaire de procurer le gouvernement du Milanois à Vaudemont. Il y fit entrer l'Empereur, qui mit en mouvement tous ses serviteurs en Espagne et la Reine, et M. de Vaudemont se trouva placé dans le plus grand et le plus brillant emploi de la monarchie d'Espagne, par la

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