‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 44 sur 344 · MOUSQUETAIRE GRIS · texte numérisé non relu

MOUSQUETAIRE GRIS

de Mademoiselle à M. du Maine pour changer seulement sa prison en exil. L'exactitude de Maupertuis dans tous ces divers temps qu'il fut sous sa garde le mit tellement au désespoir qu'il ne Fa oubliée de sa vie. C'étoit d'ailleurs un très-homme de bien, poli, modeste et respectueux.

Trois mois après que je fus mousquetaire, c'est-à-dire en mars de l'année suivante, le Roi fut à Gompiègne faire la revue de sa maison et de la gendarmerie, et je montai une fois la garde chez le Roi. Ce petit voyage donna lieu de parler d'un plus grand. Ma joie en fut extrême ; mais mon père, qui n'y avoit pas compté, se repentit bien de m' avoir cru, et me le fit sentir. Ma mère, qui, après un peu de dépit et de bouderie de m'être ainsi enrôlé par mon père malgré elle, ne laissa pas de lui faire entendre raison, et de me faire un équipage de trente-cinq chevaux ou mulets, et de quoi vivre honorablement chez moi soir et matin *. Ce ne fut pas sans un fâcheux contre-temps, précisément arrivé vingt jours avant mon départ. Un nommé Tessé, intendant de mon père, qui demeuroit chez lui depuis plusieurs années, disparut tout à coup, et lui emporta cinquante mille francs, qui se trouvèrent dus à tous les marchands dont il avoit produit de fausses quittances dans ses comptes. G'étoit un petit homme doux, affable, entendu, qui avoit montré du bien, qui avoit des amis, avocat au parlement de Paris, et avocat du Roi au bureau des finances de Poitiers.

Le Roi partit le [10 mai 4692'] avec les dames, et je fis le voyage à cheval avec la troupe et tout le service, comme les autres mousquetaires, pendant les.... mois qu'il dura. J'y fus accompagné de deux gentilshommes : l'un, ancien dans la maison, avoit été mon gouverneur; et d'un autre qui étoit écuyer de ma mère. L'armée du Roi se forma au camp le Gevries. Gelle de M. de Luxembourg l'y joignoit presque. Les dames étoient à Mons, à deux lieues de là. Le Roi les fit venir en son camp, où il les régala, puis leur fit voir la

1. Cette phrase incorrecte est conforme au texte du manuscrit. % Saint^imon a laissé cette date en blanc. Deux lignes plus loin m trouve un autre blanc, avant le mot mois.

6 SIÈGE DE NAMCR [1692]

plus superbe revue qui ait peut-être jamais été faite, de ces deux armées rangées sur deux lignes, la droite de M. de Luxembourg touchant la gauche du Roi et tenant trois lieues d'étendue.

Après dix jours de séjour à Gevries, les deux armées se séparèrent et marchèrent. Deux jours après, le siège ai Namur fut déclaré, où le Roi arriva en cinq jours de mar* che. Monseigneur, Monsieur, Monsieur le Prince et le maréchal d'Humières, tous quatre, Fun sous Tautre par degrés, commandoient Farmée sous le Roi, et M. de Luxembourg, seul général de la sienne, couvroit le siège et faisoit l'observation. Les dames étoient cependant allées à Dinan. Au troisième jour de marche. Monsieur le Prince fut détaché pour aller investir la ville de Namur. Le célèbre Vauban, Fâme de tous les sièges que le Roi a faits, emporta que la ville seroit attaquée séparément du château, contre le baron de Bresse, qui vouloit qu'on fit le siège de tous les deux à la fois, et c'étoit lui qui avoit fortifié la place. Un fort mécontentement lui avoit fait quitter depuis peu le service d'Espagne, non sans laisser quelque nuage sur sa réputation de s'être aussitôt jeté en celui de France. Il s'étoit distingué par sa valeur et sa capacité ; il étoit excellent ingénieur et très-bon officier général. 11 eut, en entrant au service du Roi, le grade de lieutenant général et un grand traitement pécuniaire. C'étoit un homme de basse mine, modeste, réservé, dont la physionomie ne promettoit rien, mais qui acquit bientôt la confiance du Roi et toute Festime militaire.

Monsieur le Prince, le maréchal d'Humières et le marquis de Boufflers eurent chacun une attaque. Il n'y eut rien de grande remarque pendant les dix jours que ce siège dura. L'onzième de tranchée ouverte, la chamade fut battue, et la capitulation telle à peu près que les assiégés la désirèrent. Ils se retirèrent au château, et il fut convenu de part et d'autre qu'il ne seroit point attaqué par la ville, et que la ville seroit en pleine sûreté du château, qui ne tire* roit pas un seul coup dessus. Pendant ce siège, le Roi jfut

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toojoors campée et le teniiiks fut trè$-cliaud et d\iiie $<^rt^ nité constajite depuis le dépui de P»ris« On n'y perxiil personne de remarque que Craniaillon« jeune ingénieur de grande espérance^ et d^aiQeurs bon oûlcier, que Vauban regretta fort. Le comte de Toulouse re^ul une K^gére contusion au bras tout proche du Roi, qui, d'un lieu t^^ninent et pourtant assez éloigné, voyoit attaquer en plein jour une demi-lune, qui fut emportée par un détachement des p)u;i^ anciens des deux compagnies des mousquetaires.

Jonvelle, gentilhomme, mais d'ailleurs soldat de fortune, d'honneur et de valeur, mourut de maladie pondant ce siège. Il étoit lieutenant général et capitaine de la seconde compagnie des mousquetaires ; il avoit plus de quatriM'ingts ans, et fut fort regretté du Roi et de sa compagnie. Toutes les deux se joignirent pour lui rendre les derniers devoirs militaires. Sa compagnie fut à Tinstant donnée t\ M. de Vins, qui la commandoit sous lui, beau-û'érc de M. de Pomponne, et qui, maréchal de camp on Tannéo d*ItaUo, commandoit lors un gros corps pour couvrir la Provence, où il servit très-utilement, et fut Tannée suivante lleuitw nant général.

L*armée changea de camp pour le siège du ch&teau. Kn arrivant chacun dans le lieu qui lui étoit marqué, lo régiment d*infanterie du Roi trouva son terrain occupé par un petit corps des ennemis, qui B*y retranchoient, d*où il résulta à Tinstant un petit combat particulier aHsess rude. M. de Soubise, lieutenant général de jour, y courut et H*y •distingua. Le régiment du Roi y acquit beaucoup d*honneur avec peu de perte, et les ennemis furent bientôt chassés. Le Roi en fut très-aise par son affection pour ce régiment, qu'il a toujours particulièrement tenu pour sien entre toutes ses troupes.

Ses tentes et celles de toute la eour furent dressées dans un beau pré, à cinq cents pas du monastère de Marlaigne. Le beau temps se tourna en pluies, de Fabondance et do la continuité desquelles personne de Farméc n*avoit vu d'exemple, et qui donnèrent une grande réputation à saint

8 SIÈGE DE NAHUR [1692]

Médard, dont la fête est au 8 juin. Il plut tout ce jour-là à verse, et on prétend que le temps qu*il fait ce jour-là dure quarante jours de suite. Le hasard fit que cela arriva cette année. Les soldats, au désespoir de ce déluge, firent des imprécations contre ce saint, en recherchèrent des images et les rompirent et brûlèrent tant qu'ils en trouvèrent. Ces pluies devinrent une plaie pour le siège. Les tentes du Roi n'étoient commup«cables que par des chaussées de fascines, qu'il falloit renouveler tous les jours, à mesure qu'elles s'enfonçoient; les camps et les quartiers n'étoient pas plus accessibles; les tranchées pleines d'eau et de boue; il falloit souvent trois jours pour remuer le canon d'une batterie à une autre. Les chariots devinrent inutiles, en sorte que les transports des bombes, boulets, etc., ne purent se faire qu'à dos de mulets et de chevaux, base de tous les équipages de l'armée et de la cour, sans le secours desquels il auroit été impossible. Ce même inconvénient des chemins priva l'armée de M. de Luxembourg de l'usage des voitures. Elle périssoit faute de grains, et cet extrême inconvénient ne put trouver de remède que par l'ordre que le Roi donna à sa maison de prendre tous les jours par détachement des sacs de grains en croupe, et de les porter en un village où ils étoient reçus et comptés par des officiers de l'armée de M. de Luxembourg. Quoique la maison du Roi n'eût presque aucun repos pendant ce siège pour porter les fascines, fournir les diverses gardes et les autres services journaliers, ce surcroît lui fut donné, parce que la cavalerie servoit continuellement aussi, et en étoit aux feuilles d'arbres presque pour tout fourrage.

Cette considération ne satisfit point la maison du Roi, accoutumée à toutes sortes de distinctions. Elle se plaignit avec amertume. Le Roi se roidit et voulut être obéi, tt fallut donc le faire. Le premier jour, le détachement des gens d'armes et des chevau-légers de la garde, arrivé de grand matin au dépôt des sacs, se mît à murmurer, et s'échaufifant de propos les uns les autres, vinrent jusqu'à jeter les sacs et à refuser tout net d'en porter. Crenan»

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