‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 45 sur 344 · PAR LE ROI EN PERSONNE · texte numérisé non relu

PAR LE ROI EN PERSONNE

dans la brigade duquel j'étoîs, m'avoît demandé poliment si je Youlois bien être du détachement pour les sacs, sinon qu'il me commanderoit pour quelque autre; j'acceptai les sacs, parce que je sentis que cela feroit ma cour par tout le bruit qui s'étoit déjà fait là-dessus. En effet, j'arrivai avec le détachement des mousquetaires au moment du refus des troupes rouges, et je chargeai mon sac à leur vue. Marin, brigadier de cavalerie et lieutenant des gardes du corps, qui étoit là pour faire charger les sacs par ordre, m'aperçut en même temps, et plein de colère du reflis qu'il venoit d'essuyer, s'écria, me touchant en me montrant et me nommant, que puisque je ne trouvois pas ce service au-dessous de moi, les gens d'armes et les chevau-légers ne seroient ni déshonorés ni gâtés de m'imiter. Ce propos, joint à l'air sévère de Marin, fit un effet si prompt qu'à l'instant ce fut sans un mot de réplique à qui de ces troupes rouges se chargeroit le plus tôt de sacs. Et oncques depuis il n'y eut plus là-dessus la plus légère difficulté. Marin vit partir le détachement chargé, et alla aussitôt rendre compte au Roi de ce qui s'y étoit passé et de l'effet de mon exemple. Ce fut un service qui m'attira plusieurs discours obligeants du Roi, qui chercha toujours pendant le reste du siège à me dire quelque chose avec bonté toutes les fois qu'il me voyoit, ce dont je fus d'autant plus obligé à Marin que je ne le connoissois en façon du monde.

Le vingt-septième jour de tranchée ouverte, le prince de Rarbançon, gouverneur de la place, battit la chamade, qui étoit le mardi !•' juillet, et certes il étoit temps pour les assiégeants, à bout de fatigues et de moyens par l'excès du mauvais temps, qui ne cessoit point et qui avoit rendu tout fondrière. Jusqu'aux chevaux du Roi vivoient de feuilles, et aucun de cette nombreuse cavalerie de troupes et d'équipages ne s'en est jamais bien remis. Il est certain que sanf la présence du Roi, dont la vigilance étoit l'&me du siège, et qui, sans l'exiger, faisoit faire l'impossible, tant le desif de lui plaire et de se distinguer étoit extrême, on n*en

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seroit jamais venu à bout; et encore demeura-t-il fort incertain de ce qui en seroit arrivé si la place eût encore tenu dix jours, comme il n'y eut pas deux avis qu'elle le pouvoit. Les fatigues de corps et d'esprit que le Roi essuya en ce siège lui causèrent la plus douloureuse goutte qu'il eût encore ressentie, mais qui de son lit ne l'empêcha pas de pourvoir à tout, et de tenir pour le dedans et le dehors ses conseils comme à Versailles, ainsi qu'il avoit fait pen^ dant tout le siège.

M. d'Elbœuf, lieutenant général, et Monsieur le Duc, maréchal de camp, étoient de tranchée lors de la chamade. M. d'Elbœuf mena les otages au Roi, qui eut bientôt réglé une capitulation honorable. Le jour que la garnison sortit, le plus pluvieux qu'il eût fait encore, le Roi, accompagné de Monseigneur et de Monsieur, fut à mi-chemin de l'armée de M. de Luxembourg, où ce général vint recevoir ses ordres pour le reste de la campagne. Le prince d'Orange avoit mis toute sa science et ses ruses pour le déposter pendant le siège, sur lequel il brûloît de tomber; mais il eut affaire à un homme qui lui avoit déjà montré qu'en matière de guerre il en savoit plus que lui, et continua à le lui montrer le reste de sa vie.

Pendant cette légère course du Roi, le prince de Barbançon sortit par la brèche à la tête de sa garnison, qui étoit encore de deux mille hommes, qui défila devant Monsieur le Prince et le maréchal d'Humières, entre deux haies des régiments des gardes françoises et suisses et du régiment d'infanterie du Roi. Barbançon fit un assez mauvais compUment à Monsieur le Prince, et parut au désespoir de la perte de son gouvernement. Il en étoit aussi grand bailli, et il en tiroit cent mille hvres de rente. Il ne les regretta pas longtemps, et il fut tué l'été d'après à la bataille de Nerwinde.

La place, une des plus fortes des Pays-Bas, avoit la gloire de n'avoir jamais changé de maître. Aussi eutelle grand regret au sien, et les habitants ne pouvoient contenir leurs larmes. Jusqu'aux solitaires de Marlaigne

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en forent profondément toachèss jusque-là qu'U$ ne» pur^nl d^uiser leur douleur^ encore que le Rai« touche de ù perl« de leur Ué, qu^ils avoient retiré dan$ Namur^ leur en eût eût donner le dout^e^ et de plus une abondante aum(^ne« Ses ^ards à ne les point troubler Airent pareils. Us n« logèrent chei eux que le cardinal de Bouillon^ le comte de Gramont, le P. de la Chaise, confesseur du Hoi, et sou frère, capitaine de la porte; et le Roi ne permit le passai du canon à travers leur parc qu'à la dernière oxtrt^nit^^* et quand il ne fut plus possible de le pouvoir conduire )uir ailleurs. Malgré tant de bontés, ils ne pouvoieut regartier un François après la prise de la place, et un d'eux reûisa une bouteille de bière à un huissier de rantiohambrt^ du Roi, qui se renomma de sa charge et qui ofiVit inutilement de réchanger contre une de vin de Champagne.

Marlaigne est un monastère sur une potito ot agréable éminence, dans une belle forêt, tout environné do hauto futaie, avec un grand parc, fondé par les archiducs Albert et Isabelle pour une solitude de carmos déchaussés, toi que ces religieux en ont un dans chacune du leurs provincoa, où ceux de leur ordre se retirent de temps en temps, pour un an ou deux, et jamais plus de trois, par permission de leurs supérieurs. Ils y vivent en perpétuel silence, dans des cellules plus pauvres, mais telles à peu pr^s que celles des chartreux, mais en commun pour le réfectoire, qui est très-frugal, dans un jeûne presque continuel, assidus h l'office, et partageant d'ailleurs leur temps entre le travail des mains et la contemplation. Ils ont quatre chambrettes, un petit jardin et une petite chapelle chacun, avec la plus grande abondance des plus belles et des meilleures eaux de source que j'aie jamais bues, dans leur maison, autour et dans leur parc, et la plupart jaillissantes. Ce parc est tout haut et bas, avec beaucoup de futaie, et clos de murs. Il est extrêmement vaste. Là dedans sont répandues huit ou dix maisonnettes loin Fune de l'autre, partagées comme celles du cloître, avec un jardin un peu plus grand et une petite cuisine. Dans chacune habite, un mois, et rarement

i2 POUDRES CACHÉES PAR LES JÉSUITES. [1692]

plus, un religieux de la maison, qui s'y retire par permission du supérieur, qui seul le visite de fois à autre. -La vie y est plus austère que dans la maison, et dans une séparation entière. Ils viennent tous à Toffice le dimanche, emportent leur provision du couvent, préparent seuls leur manger durant la semaine, ne sortent jamais de leur petite demeure, y disent leur messe, qu'ils sonnent et que le voisin qui entend la cloche vient répondre, et s'en retourne, sans se dire un mot. La prière, la contemplation, le travail de leur petit ménage, et à faire des paniers, partage leur temps, à l'imitation des anciennes laures^.

Il arriva une chose à Namur, après sa prise, qui fit du hruit, et qui auroit pu avoir de fâcheuses suites avec un autre prince que le Roi. Avant qu'il entrât dans la ville, où pendant le siège du château il n'auroit pas été convenable qu'il eût été, on visita tout avec exactitude, quoique par la capitulation les mines, les magasins, et tout en un mot eût été montré. Lorsque, dans une dernière visite après la prise du château, on la voulut faire chez les jésuites, ils ouvrirent, tout en marquant toutefois leur surprise, et quelque chose de plus, de ce qu'on ne s'en fioit pas à leur témoignage. Mais en fouillant partout où ils ne s'attendoient pas, on trouva leurs souterrains pleins de poudre dont ils s'étoient bien gardés de parler : ce qu'ils en prétendoient faire est demeuré incertain. On enleva leur poudre , et comme c'étoit des jésuites , il n'en fut rien.

Le Roi essuya, pendant le cours de ce siège, un cruel tire-lesse*. Il avoit en mer une armée navale, commandée , par le célèbre Tourville, vice-amiral; et les Ànglois une ' autre jointe aux Hollandois, presque du double supérieure. Elles étoient dans la Manche, et le roi d'Angleterre 6ur les côtes de Normandie, prêt à passer en Ân^eterre

1. Cellules des solitaires dans rorient, formant une serte de village.

2. Vieux mot , que Ton écrit ordinairement tire-laiste. Il exprimait le désappointement d'un homme frustré d'une chose qu'il croyait ne pouvoir lui manquer.

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suiTant le succès. Il compta si parfaitement sur ses inteK ligences avec la plupart des chefs anglois, qu'il persuada au Roi de feire donner bataille, qu'il ne crut pouvoir (^tre douteuse par la défection certaine de plus de la moitié des vaisseaux anglois pendant le combat. Tourville, si renonmié pour sa valeur et sa capacité, représenta par doux courriers au Roi Textrème danger de se fier aux intelli« gences du roi d'Angleterre, si souvent trompées, la prodi^ gieuse supériorité des ennemis, et le défaut de ports et do tout lieu de retraite si la victoire dcmeuroit aux Anglois, qui brûleroient sa flotte et perdroient le reste de la marine du Roi. Ses représentations furent inutiles : il eut ordrt^ do combattre, fort ou foible, où que ce fût. 11 obéit, il tU dos prodiges que ses seconds et ses subalternes imitèrent, mais pas un vaisseau ennemi ne mollit et ne tourna. TourviUe fut accablé du nombre, et quoiqu'il sauvât plus de navires qu'on ne le pouvoit espérer, tous presque Airent perdus ou brûlés après le combat dans la Hogue. Le roi d'Angleterre, de dessus le bord do la mer, voyoit le combat, et il fut accusé d'avoir laissé échapper de la partialité en faveur de sa nation, quoique aucun d'elle ne lui eût tenu les paroles sur lesquelles il avoit emporté de faire donner le combat.

Pontchartrain étoit lors secrétaire d'Ëtat, ayant le département de la marine, ministre d'Ëtat, et en même temps contrôleur général des finances. Ce dernier emploi Tavoit fait demeurer à Paris, et il adressoit ses courriern et Mes lettres pour le Roi à Châteauneuf son cousin, Phélypeaux comme lui et aussi secrétaire d'Ëtat, qui en rendoit compte au Roi. Ponchartrain dépêcha un courrier avec la trUte nouvelle, mais tenue en ces premiers moments dans le dernier secret. Un courrier de retour à Barbezieux, secrétaire d'Ëtat ayant le département de la guerre, Talloit do hasard retrouver en ce même moment devant Namur. Il joignit bientôt celui de Pontchartrain, moins bon courrier et moins bien servi sur la route. Ils lièrent convernation, et celui de terre fit tout ce qu'il put pour tirer des nou«

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