‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 94 sur 344 · PREMIER KARIAGE DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

PREMIER KARIAGE DE MON PÈRE

cieuse ; la cadette, belle et agréable au possible, avec une douceur, une bonté et des agréments qui ne firent que rehausser sa vertu, et qui la firent aimer do tout le monde. Ce fut elle que mon père choisit : il Tépousa chez mon oncle, à la Versine, près Chantilly, en septembre 1644 ; et M'** de Portes, sa sœur aînée, ne le leur pardonna jamais. Ces deux sœurs étoient cousines germaines de Madame la Princesse, mère du héros, de M. le prince de Conti et de M"* de Longueville, avec qui, et surtout avec Monsieur le Prince le père et Madame la Princesse, ce mariage lia mon père de plus en plus.

Le voisinage de la cour ne pouvoit être agréable à mon père après la perte de son maître, et sous une régente qui lui avoit ravi la charge de grand écuyer. 11 songea donc bientôt à s'en retourner à Blaye, où il vivoit en grand seigneur, aimé et recherché de tout ce qu'il y avoit de plus distingué à Bordeaux et dans les provinces voisines. 11 s'y retira donc bientôt après, pour n'en revenir de longtemps. Tandis qu'il y étoit, les cartes se brouillèrent à diverses reprises, et enfin on vit Monsieur le Prince armé contre la cour, et la guerre civile allumée. Monsieur son père étoit mort, mais il avoit conservé les mêmes liaisons avec mon père, et M""* de Longueville aussi. De cette situation avec eux et tout opposée avec la cour, ils ne doutèrent pas d'avoir Blaye en leur disposition, et par les mesures qui leur réussirent en Guyenne et dans les provinces voisines ; disposant de Blaye, ils ne comptoient pas moins, et avec raison, que partager le royaume à la rivière de Loire.

Les armes levées, mon père, sourd à leurs prières, songea à se fortifier. Les messages et les lettres redoublèrent inutilement. Ni l'amitié, ni l'honneur de l'alliance si proche, ni le dépit amer contre la Reine ne purent rien obtenir. A bout d'espérances, ils tentèrent les plus grandes avances du côté d'Espagne. La grandesse et beaucoup d'établissements lui furent proposés directement de la part du roi d'Espagne, qui furent également rejetés. Enfin, un second message arriva de sa part à Blaye , muni de lettres de

70 SA FIDÉLITÉ AU flOI.

créance, comme la première fois, et d'une lettre de plus à mon père avec des propositions encore plus fortes. Dès ce que le porteur se fut découvert à mon père, il jugea que c'étoit trop, et sur-le-champ assembla son état*major et tous les officiers de sa garnison, avec ce qui se trouva de ses amis du voisinage dans Blaye. Là, il leur présenta rhomme du roi d'Espagne, leur montra les lettres qu'il portoit, que mon père n'avoit point voulu décacheter, exposa sa mission en sa présence, puis lui dit que, sans le respect qu'il vouloit garder à une tête couronnée, frère de la Reine mère, il le feroit jeter en ce moment même dans la Gironde avec un boulet aux pieds, mais qu'il eût à se retirer sur-le-champ avec ses lettres et ses propositions, qui ne tenteroient jamais un homme de bien, et qu'il retînt bien, pour en avertir où il appartenoit, que si on se jouoit encore à lui envoyer quelqu'un avec des commissions semblables, il ne ménageroit plus rien, et le feroit jeter dans H rivière. Aussi n'y renvoya-t-on plus.

Mais Monsieur le Prince et tout son parti firent les hauts cris, et, ce qui est remarquable, jamais ni lui ni les siens ne l'ont pardonné à mon père, tant ils l'avoient beUe s'ils eussent pu l'entraîner! Cependant mon père fit fondre force canon, pour remplacer celui que la cour lui demanda faute d'autre, mit cinq cents gentilhommes bien armés dans Blaye, habilla et paya la garnison, et fut dix-huit mois comme bloqué en cet état sans avoir jamais rien voulu prendre sur le pays. Aussi contracta-t-il de grandes dettes, dont il a été incommodé toute sa vie, et dont je me sens encore ; tandis que toutes celles que Monsieur le Prince, M. de Bouillon et bien d'autres avoient faites contre le Roi et l'État ont été très-bien payées, et plus encore, par le Roi même, dans la suite des temps. Mais ce n'est pas tout : mon père, qui avoit beaucoup d'amis dans le parlement et dans la ville de Bordeaux, étoit exactement averti, toutes les marées, de tout ce qu'il s'y passoit de plus secret, et en faisoit part à la cour, et pendant ces malheureux temps il rendit les plus importants services.

MON P&RS BT LE COMTB D^HARCOURT. 71

La cour s'étoit avancée à rentrée de la Guyenne, suivie d'une armée commandée par le comte d'Harcourt, si grandement payé d'avance pour la bien servir, et si capable par lui-même de le bien faire ; mais il étoit de la maison de Lorraine et issu des Guises, et voici le contraste : il ne songea qu'à profiter de l'embarras de la cour et du désordre de l'Ëtat, pour se rendre maître de l'Alsace et de Brisach, et les joindre à la Lorraine. Sa partie faite, il se dérobe de l'armée, perce le royaume nuit et jour, et arrive aux portes de Brisach. Gomme quoi il manqua de réussir se trouva dans tous les Mémoires de ces temps-là, et n'est pas matière aux miens. Je me contente de rapporter la belle gratitude du grand écuyer, fait tel aux dépens de mon père, à quoi il faut encore ajouter qu'il tira de ce crime le gouvernement d'Anjou, mis pour lui sur le pied des grands gouvernements, pour vouloir bien rentrer dans Tobéissance ; et que la charge et le gouvernement, toujours sur ce grand pied, ont passé l'un et l'autre à sa postérité. Voici, et en même temps, la contre-partie :

La Reine et le cardinal Mazarin, charmés de la fidélité et des importants services de mon père, jugèrent qu*il étoit à propos de les récompenser pour le bon exemple, ou peut-être de s'en assurer de plus en plus. Pour cela ils lui écrivirent Tun et l'autre en des termes si obligeants qu'ils faisoient sentir leur détresse, et lui dépêchèrent le marquis de Saint-Mégrin, chargé de ces lettres et de plus d'une autre de créance sur ce dont il étoit chargé de leur part. Saint-Mégrin portoit à mon père le bâton de maréchal de France, à son choix, ou le rang de prince étranger, sous h prétexte de la maison de Vermandois , du sang de Gharlemagne , dont nous sortons au moins par une femme sans contestation quelconque. Mon père refusa l'un et l'autre. Saint-Mégrin, qui étoit son ami, lui représenta que, le péril passé , il n'auroit rien , et qu'il y avoit de la folio îl ne pas accepter une si belle offre , qui a été toute l'ani^ bition àes Bouillons, a Je m'y attends bien , répondit résolument mon père, et je les connois trop pour en douter.

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