QUEL ÉTOIT SAINT-MÉGRIN
Je compte aussi que bien des gens se moqueront de moi ; mais il ne sera pas dit qu'un rang de prince étranger, ni un bâton de maréchal de France terniront ma gloire et attaqueront mon honneur. Si j'accepte, on ne doutera jamais qu'on ne m'ait retenu dans mon devoir par une gr&ce, et je n'y consentirai jamais. »
Trois jours entiers se passèrent en cette dispute, sans jamais pouvoir être ébranlé. Il répondit respectueusement à la Reine, mais sèchement, dans le sens qu'il avoit fait, à Saint-Mégrin , et ajouta , pour qu'elle n'en prît rien pour elle, qu'il ne manqueroit jamais au fils et à la veuve de son maître. Il en manda autant au cardinal Mazarin, mais avec hauteur. Cet Italien n'étoit pas fait pour admirer une action si grande. Dira-t-on de plus qu'elle étoit trop au-dessus de la portée de la Reine? Il arriva ce que Saint-Mégrin avoit prédit : le péril passé , on n'y songea plus ; mais mon père aussi ne fit l'honneur à l'un ni à l'autre de les en faire souvenir. Il continua ses dépenses et ses services avec le même zèle jusqu'à la fin des troubles. Et voilà comment Louis XIII lui avoit bien prédit tout l'usage et le grand parti qui se pouvoit tirer de Blaye, lorsqu'il lui en donna le gouvernement.
Il faut maintenant dire qui étoit Saint-Mégrin. Il s'appeloit Esthuert, et par une héritière de Caussade il en joignoit le nom au sien. G'étoit un fort homme d'honneur, quoique très-bien avec la Reine mère. Il avoit eu les chevaulégers de la garde, et les avoit cédés à son fils, qui avoit aussi ceux de la Reine mère. Ce fils fut un jeune favori du temps, avec du mérite, qui avoit fort servi pour son âge, et qui avoit commandé une armée en Catalogne : il fut tué au combat de la porte Saint-Antoine. La Reine en fut fort affligée, et le cardinal aussi ; ils le firent enterrer dans l'abbaye de Saint-Denis. Sa veuve, sans enfants, a été depuis duchesse de Chaulnes, femme de l'ambassadeur et gouverneur de Bretagne. La sœur de ce jeune favori épousa M. du Broutay, du nom de Quelen, dont elle a eu postérité ; eUe se remaria à la Vauguyon , ambassadeur en
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Espagne et afllenrs, et cheyalier de Tordre en 468S« dont il sera bientôt parlé, et n en a point eu dVnfants. 11 prit ce nom d'une terre de sa femme en Têpousant. Son nom Moit Betoulat, et il portoit celui de Fromentoau. Saint- Mégrin, père de cette femme et du jeune favori, qu'il survécut longtemps, étoit gendre du maréchal de Roquelaure , et grand sénéchal de Guyenne. 11 fut chevalier de Tordre en 4661, et mourut en 4675, à quatre-vingttrois ans.
La majorité , le sacre, le mariage du Roi, mon père les passa tous à Blaye, où en cette dernière occasion il reçut magnifiquement la cour. Longtemps après, il revint vivre avec ses amis à Paris; il en avoit beaucoup et des gens les plus considérables, fruit de sa modestie, de n'avoir jamais fait mal à personne , et du bien tant qu'il avoit pu pendant sa faveur. De son mariage il n'eut qu'une fille unique, parfaitement belle et sage , qu'il maria au duc do Brissac , frère de la dernière maréchale de Villeroy. Ce fut elle qui, sans y penser, affubla MM. de Brissac do ce bonnet qu'ils ont mis, et, à leur exemple, que MM. de la Trémoille et de Luxembourg ont imité depuis, et avec autant do raison les uns que les autres. Ma sœur étoit à Brissac avec la maréchale de la Meilleraye, tante paternelle do son mari, extrêmement glorieuse, et folle surtout de sa maison. Kilo promenoit souvent M"* de Brissac dans uno galerie où les trois maréchaux étoient peints avec le célèbre comte de Brissac, fils aîné du premier des trois, et d'autres ancêtres de parure que la généalogie auroit peine à montrer. La maréchale admiroit ces grands hommes, les saluoit et leur faisoit faire des révérences par sa nièce. Elle, qui étoit jeune et plaisante, avec de l'esprit, se voulut divertir au milieu de l'ennui qu'elle éprouvoit à Brissac, et tout à coup se mit à dire à la maréchale : « Ma tante, mais voyez-vous cette bonne tête? il a l'air de ces anciens princes d'Italie, et je pense que si vous cherchiez bien, il se trouveroit qu'il l'a été. — Mais que vous avez d'esprit et de goût, ma nièce! s'écria la maréchale; je pense en
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vérité que vous avez raison. » Elle regarde «e vieux portrait, rexamîne ou en fait le semblant, et tout aussitôt déclare ce bonhomme un ancien prince d'Italie, et se hâte d'aller apprendre cette découverte à son neveu, qui n'en fit que rire. Peu de jours après elle trouva inutile d'être descendus d'un ancien prince d'Italie, si rien n'en rappeloit le souvenir. Elle imagine le bonnet des princes d'Air lemagne, avec quelque petite différence dérobée par la couronne qui l'enveloppe, envoie chercher furtivement un peintre à Angers, et lui fait mettre ce bonnet aux armes de leurs carosses. M. et M"** de Brissac l'apprirent bientôt: ils en rirent de tout leur cœur; mais le bonnet est demeuré, et s'est appelé longtemps parmi eux le bonnet de ma tante.
Ce mariage ne fut jamais uni : le goût de M. de Brissae étoit trop italien. La séparation se fit entre les mains de Monsieur le Prince , homologuée au Parlement ; et Monsieur le Prince demeura dépositaire de papiers trop importants sur ce fait au duc de Brissac, pour qu'il ne craignît pas infiniment qu'ils fussent remis au greffe du Parlement, comme Monsieur le Prince s'obligea de les y remettre au cas que M. de Brissac voulût contrevenir à aucune des conditions de la séparation.
Ma sœur mourut en février 1684, et me fit son légataire universel. Madame sa mère étoit morte comme elle de la petite vérole dès 4670, décembre, toutes deux à Paris, comme désignée dame d'honneur de la Reine. M"' de Montausier, qui rétoit, étoit lors tombée dans cette étrange maladie de corps et d'esprit qui faisoit attendre sa fin tous les jours, et qui dura pourtant plus qu'on ne pensoit, et au delà de la vie de la première femme de mon père.
Quelque affligé que mon père en fût, la considération de n'avoir point de garçons l'engagea , quoique vieux , à se remarier. Il chercha une personne dont la beauté lui plût, dont la vertu le pût rassurer, et dont l'âge fût le moins disproportionné au sien qu'il fût possible. Il ne trouva toutes ces choses si difficiles à rassembler que dans ma mère, qui étoit avec M*^* de Pompadour, depuis M** de
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Saint -Lac, auprès de la duchesse d*Àngoulême. Elles étoient lasses du couvent, et leurs mères n'aimoient point à les avoir auprès d'elles. Toutes deux étoient parentes de M°« d'Angoulême, fille de M. de la Guiche, chevalier de Tordre et grand maître de Tartillerie, et veuve, qui les prit avec elle, et chez qui elles furent toutes deux mariées. |
Ma mère étoit FAubespine, fille du marquis d'Hauterive, ' lieutenant général des armées du Roi et des états généraux des Provinces-Unies, et colonel général des troupes françoises à leur service. La catastrophe du garde des sceaux de Ghâteauneuf, son frère aîné, mis au ch&tcau d'Angoulême, lui avoit coûté Tordre, auquel il étoit nommé pour la Pentecôte suivante de 1633, et le bâton de maréchal do France, qui lui étoit promis. M. de Charost, devant qui le cardinal de Richelieu donna Tordre d'arrêter les deux frères, qui avoit porté le mousquet en Hollande sous mon grand-père, comme presque toute la jeune noblesse de ces temps-là, et qui Tappeloit toujours son colonel, se déroba et vint Tavertir comme il jouoit avec les filles d'honneur de la Reine. Mon grand-père ne fit aucun semblant de rien ; mais un moment après, feignant un besoin pressant, il demanda permission de sortir pour un instant, alla prendre le meilleur cheval de son écurie, et se sauva en Hollande. Il étoit dans la plus intime confidence du prince d'Orange, qui lui donna le gouvernement de Breda. Il avoit épousé Théritière de Ruffec, de la branche aînée de la maison de Volvyre, dont la mère étoit sœur du père du premier duc de Mortemart; elle étoit fort riche. Mon grand-père passa ' une grande partie de sa vie en Hollande, et mourut à Paris en 1670.
Le second mariage de mon père se fit la même année, en octobre. Il eut tout lieu d'être content de son choix : il trouva une femme toute pour lui, pleine de vertu, d'esprit, et d'un grand sens, et qui ne songea qu'à lui plaire et à k conserver, à prendre soin de ses affaires et à m'élever de son mieux. Aussi ne la voulat-li que pour loi* Lorsqu*on