TRAIT DE MONSIEUR LE PRINCE
sieur le Prince, dis-je, pensoit bien autrement sur ces prétentions modernes avec les têtes couronnées. Il étoit à Bruxelles, où, bien qu'à la merci et au service d'Espagne, il maintint' avec la dernière hauteur son rang, sa préséance, ses distinctions sur don Juan, gouverneur général des Pays-Bas, bâtard d'Espagne, et qui commandoit les armées avec une hauteur, dans sa cour, de fils légitime de roi. Charles II,. roi d'Angleterre, avoit été obligé de s'y retirer. 11 y étoit aux dépens de l'Espagne, et don Juan en abusoit et le traitoit fort cavalièrement. Monsieur le Prince en fut si choqué qu'il vpulut apprendre à vivre à ce superbe bâtard.
11 pria chez lui le roi d'Angleterre, don Juan, les principaux seigneurs espagnols et flamands, et ce qu'il y avoit de plus considérable auprès de lui et parmi les chefs des troupes, et leur donna un magnifique dîner. Le repas servi. Monsieur le Prince en avertit le roi d'Angleterre, qui, arrivant dans le lieu du festin avec toute la compagnie, vit une grande table couverte de mets, un seul fauteuil, un couvert unique fet un cadenas*. Voilà don Juan bien étonné, et qui le fut encore davantage quand il vit Monsieur le Prince présenter la serviette au roi d'Angleterre pour laver et l'obliger de le faire. Le Roi demanda à Monsieur le Prince s'il ne se meftoit pas à table et ces Messieurs. Monsieur le Prince, au lieu de répondre, prit une serviette et se tint debout vers le dos du fauteuil où le roi d'Angleterre venoit de s'asseoir. Aussitôt il se retourna à Monsieur le Prince pour l'obliger à se mettre à table et à faire apporter des couverts. Monsieur le Prince répondit que, quand il auroit eu l'honneur de le servir, il trouveroit avec don Juan une table servie pour la compagnie et pour eux. Ce combat de civilités finit enfin par l'obéissance : Monsieur le Prince dit que le Roi ordonnoit qu'on apportât des couverts. Ils étoient tous prêts, et force tabourets aussi, qu'on apporta en même temps. Monsieur le
1. Voyez tome I, p. 30, note 2. Saint-Simon adéjàraconté cette anecdote : voyez tome III, p. 154 et 155*