‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 150 sur 311 · ÉTAT DE LA SEIGNEURIE DE COMMERCT · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA SEIGNEURIE DE COMMERCT

SOUS prétexte d'amitié et de bienséance, mais en effet pour négocier de plus près auprès de Monsieur de Lorraine ce qu'on avoit engagé le Roi de lui demander pour M. de Vaudemont, où, par ce peu que dura une négociation qui coûta tant, et pour rien à Monsieur de Lorraine, on soupçonna la cour de Vienne d'être entrée, laquelle pouvoit tout sur lui. Quoi que ce fût, les dames ne séjournèrent pas longtemps à Soleure, passèrent en Lorraine; Madame de Mantoue demeura à Pont-à-Mousson, et M"' de Vaudemont s'en vint à Paris, à l'hôtel de Mayenne.

Charles IV, père de M. de Vaudemont, lui àvoit donné le comté de Vaudemont, dont son père portoit le nom, et qui a été souvent apanage des puînés des ducs de Lorraine, quoique la terre ne soit pas considérable. Le même Charles IV avoit acquis du cardinal de Retz la terre de Commercy, qu'il avoit eu * de sa mère, qui étoit Silly, et il la donna aussi à M. de Vaudemont, lequel y succéda au cardinal de Retz, qui en avoit retenu la jouissance sa vie durant, et qui s'y étoit retiré en revenant d'Italie, pour payer ses dettes et y faire pénitence de sa vie passée dans la solitude. Dans les suites, le duc Léopold de Lorraine, gendre de Monsieur, acquit Commercy de M. de Vaudemont, et le laissa jouir du revenu, qui n'est pas considérable. Cette seigneurie relevoit constamment de l'évêché de Metz. Ils l'avoient donné en fief à des seigneurs, sous le nom de damoiseaux. Les comtes de Nassau-Sarrebruck, qui l'ont longtemps possédée, en ont toujours reconnu les évêques de Metz, et leur en ont rendu leurs devoirs; et les officiers du Roi du bailliage de Vitry ayant formé des prétentions sur la justice de quelques paroisses de cette terre, son seigneur et le duc Ant. de Lorraine firent lever, on 4540, de la chambre de Vie, tous les actes qui démontrèrent que tout Commercy relevoit de l'évêché de Metz, et non pas du Roi en rien. Le cardinal de Lenoncourt en reçut tous les devoirs, comme évêque de Metz,

1. Eu, et neuf lignes plus bas donné, au masculin, se rapportant à Commercy; un peu plus loin, il y a bien possédée, au féminin.

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en 1551. Cependant cette seigneurie étoit peu à peu devenue une espèce de petite souveraineté. Il s*y forma une manière de chambre de grands jours, où les procès se jugeoient en dernier ressort. Les Silly la possédèrent en cet état; mais en 1680^ la chambre royale de Metz reconnut, nonobstant ces grands jours, et malgré les prétentions du bailliage de Vitry, duquel quelques paroisses relevoient, que le droit féodal et direct sur Commercy en entier appartenoit à l'évêque de Metz, et lui fut adjugé. Malgré des empêchements si dirimants, M. de Vaudemont se proposa de se faire donner par le duc de Lorraine la souveraineté de Commercy, à lui qui, de plus, avoit vendu cette terre à ce prince, qui le laissoit jouir du revenu; d'y faire joindre par le même des dépendances nouvelles, pour en grossir le revenu et en étendre la souveraineté, et de rendre le Roi protecteur de cette affaire ; et on verra bientôt qu'il y réussira, et même à davantage.

En attendant, il songeoit fort à s'établir un rang distingué, il avoit celui de grand d'Espagne, mais il n'avoit garde de s'en contenter : comme prince de l'Empire, il n'en pouvoK espérer; celui de ses grands emplois avoit cessé avec eux, et ce groupe de tant de choses accumulées, et qui éblouissoient les sots, lui parut trop aisé à désosser pour se pouvoir flatter d'en faire réussir quelque chose de solide. Il avoit tenté, au milieu de sa situation la plus brillante et la plus accréditée en Italie, d'être fait chevalier de l'ordre; il l' avoit fait insinuer par ses amis; enfin il l'avoit lui-même formellement demandé : il avoit été refusé à plus d'une reprise, et on ne lui en avoit pas caché la raison, avec force regrets de ne la pouvoir surmonter. Cette raison étoit un statut de Tordre du Saint-Esprit, qui en exclut tous les bâtards, sans aucune autre exception que ceux des rois. Il eut beau insister, piquer l'orgueil en représentant que le Roi étoit maître des dispenses, tout fut inutile. Dès le temps que le roi d'Espagne étoit en Italie, il y employa Louville auprès de Torcy et de M. de Beauvillier, qui me l'a conté; et depuis il y employa

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encore Tessé, le maréchal de Villeroy et M. de Vendôme. Tout fut inutile; il n'y eut point de crédit ni de considération qui pût obtenir du Roi d'assimiler un bâtard de Lorraine aux siens en quoi que ce pût être. Mais quoique le refus ne portât que sur cet intérêt si cher au Roi, il ne laissoit pas de montrer à Vauéemont que le Roi ne le prendroit jamais que pour ce qu'il étoit, c'est-à-dire que pour un bâtard de Lorraine, qui par la raison qui vient d'être expliquée, et que Vaudemont et ses nièces avoient trop d'esprit pour ne pas sentir, se trouveroit toujours en obstacle à toutes ses prétentions. Ce fut apparemment aussi ce qui lui fit imaginer cette souveraineté de Gommercy, et entreprendre encore au delà, comme on le verra, pour couvrir sa bâtardise de façon que la raison secrète du Roi en pût être détournée.

Mais tout cela n'étoit pas fait, et en attendant il falloit être à la cour et dans le monde. N'osant donc hasarder de refus, pour demeurer entier pour quand tout son fait de Gommercy et dt^ plus encore seroit arrange, il résolut d'usurper sans avoir l'air de prétendre qu le laisser douteux, et se servir avec adresse des excès d'a*fances qu'il recevoit de tout ce qu'il y avoit à la cour de plus grand, de plus distingué, de plus accrédité, d'abuser de la sottise du gros du monde, et de cacher ses entreprises sous l'impotence de sa personne, pour, ce qu'il auroit ainsi ténébreusement conquis et tourné adroitement en habi- ' tude, le prétendre après en rang qui lui auroit été acquis.

U se fit donc porter en chaise à travers les petits salons jusqu'à la porte du grand, comme très-rarement il arrivoit aux filles du Roi de le faire, et ne se tenoit debout que devant le Roi. Il évita d'aller chez Monseigneur et chez Messeigneurs ses fils, sous prétexte de ses jambes, sinon, en arrivant, leur faire la révérence, et de même chez M'" la duchesse de Bourgogne et chez Madame. Ghez les autres, il se mit sur le premier siège qu'il y trouva; et il n'y avoit que des tabourets dans ces appartements de

Marly, et dans le salon de même. Il s'y plaçoit dans un coin ; la plus brillante compagnie s'y rassembloit autour de lui, assise et debout, et là il tenoit le dé. Monseigneur en approcha quelquefois ; Vaudemont, avec adresse, Taccoutuma à ne se point lever pour lui, et tout aussitôt après il en usa de même pour M"* la duchesse de Bourgogne.

Tous les ministres furent d'abord chez lui ; il vit seul M"* de Maintenon chez elle, mais cela se réitéra fort peu, et il n'y vit jamais le Roi, dont il n'eut presque point d'audience dans son cabinet. Rien de si brillant que ce voyage, et le Roi toujours occupé de lui. Il lui fit donner une calèche à toutes ses chasses ; une [de] ses nièces y alloit avec lui : il étoit assez plaisant de les voir tous deux suivre celle du Roi, qui étoit seul dans la sienne avec M"' la duchesse de Bourgogne, et figurer ainsi en deux tête à tète, sans autre calèche que celle du capitaine des gardes, car Madame montoit encore alors à cheval. Ce voyage de Marly, où il étoit arrivé, et s'étoit compassé pour cela avec j ustesse, s'écoula de la sorte à y faire toute l'attention, à y être l'homme uniquement principal, et à reconnoître son monde.

Il partagea après son temps moins à Versailles qu'à Paris : Versailles étoit plus public, moins ramassé, moins pêle-mêle, les milieux plus difficiles à garder. Il jugea sagement que, son terrain bien sondé, il falloit disparoître pour réveiller le goût et l'empressement, et ne les pas user par l'habitude : au bout d'un mois il prit congé, et s'en alla à Commercy avec sa sœur, ses nièces et sa femme, qui, sous prétexte de fatigue et de santé délicate, n'avoit vu le jour à Paris que par le trou d'une bouteille, mais en effet par l'embarras de ses prétentions, qu'elle ne vouloit pas commettre, et savoir, avant de se présenter à la cour, sur quel pied elle s'y ccnduiroit. Vaudemont, en partant, s'assura, puis s'annonça pour le premier voyage de Marly : c'étoit une distinction qu'il lui importoit de ne pas négliger. Trois semaines suffirent à cette course : la santé étoit

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bonne quand il le falloit, et les jambes ne faî soient jamais rien manquer d'utile. M"'* de Lislebonne et M"* de Vaudemont demeurèrent à Paris ; l'oncle et les nièces vinrent à Marly. Avant son départ, il y avoit eu une négociation : M"* de Vaudemont, qui ne savoit encore sur quel pied danser, vouloit éviter le cérémonial de Versailles et aller droit à Marly, comme son mari avoit fait ; le Roi trouvoit cela ridicule, et cela balança. Au retour de M. de Vaudemont, il insista si bien qu'il en résulta une distinction plus grande, parce que le Roi la trouva moindre que de recevoir de plein saut à Marly une femme qu'il n'avoit jamais vue et qui se tortilloit en prétentions. Vaudemont et ses nièces arrivèrent le samedi à Marly.

Dans le dimanche, M"** de Maintenon fit agréer au Roi qu'allant elle à Saint-Cyr le mercredi, comme elle y alloit de Marly presque tous les jours, que* celui-là même M"* de Vaudemont l'y viendroit voir de Paris, que, sans que M"** de Vaudemont lui parlât de Marly, ce seroit elle qui lui proposeroit de l'y mener : le Roi y consentit, puis se ravisa; enfin il l'accorda, et ce qui avoit été réglé pour le mercredi ne s'exécuta que le vendredi. Le Roi, entrant le soir chez M"'* de Maintenon, y trouva M"* de Vaudemont, qui arrivoit avec elle. L'accueil fut gracieux, mais court; elle ne soupa point, à cause du maigre. Le lendemain, elle fut présentée à M"* la duchesse de Bourgogne comme elle alloit partir pour la messe, et vit un instant Monseigneur et M"^' le duc de Bourgogne chez eux, puis les princesses fort uniment, mais fort courtemenl. Elle fut l'aprèsdînée, avec le Roi et presque toutes les dames, voir la roulette, où M"* la duchesse de Bourgogne alloit, puis à une grande collation dans le jardin. M"** de Vaudemont ne fut pas, à beaucoup près, si fêtée que son mari. Elle demeura trois jours à Marly, et s'en alla le mardi à Paris. Elle revint sept ou huit jours après à Marly passer quelques jours, et se hâta ensuite de regagner Commercy,

l. Saint-Simon a ainsi répété la conjonction.

peu contente de n'y avoir pu rien usurper en rang et en préférences.

^ C'étoit une personne toute occupée de sa grandeur, de ses chimères, de sa chute du gouvernement du Milanois; elle rétoit aussi de sa santé, mais beaucoup moins en effet que comme chausse-pied ou couverture; toute empesée, toute composée, toute embarrassée ; un esprit peu naturel, une dévotion affichée-, pleine d'extérieur et de façons : en deux mots, rien d'aimable, rien de sociable, rien de naturel ; grande, droite, un air qui vouloit imposer, et néanmoins être doux, mais austère et tirant fort sur l'aigredoux. Personne ne s'en accommoda; elle ne s'accommoda de rien ni de personne : elle fut ravie d'abréger et de s'en aller, et personne n'eut envie de la retenir.

Son mari, ployant, insinuant, admirant avec les plus basses flatteries, paroissant s'accommoder à tout, continua à Marly son manège. H y avoit dans le salon trois sièges à dos, qui de l'un à l'autre s'y étoient amassés, et de la même étofife que les tabourets. Monseigneur, qui avoit fait faire le premier, jouoit dessus; en son absence. M"* la duchesse de Bourgogne s'y mit, puis sur un autre qu'on fit faire pour elle pour ses grossesses. Madame la Duchesse hasarda de demander la permission à Monseigneur d'en faire cacher un semblable dans un coin, et d'y jouer à l'abri d'un paravent. Vaudemont, qui avisa que les trois n'étoient presque jamais occupés ensemble, en prit un d'abord les matins, entre le lever et la messe, où Monseigneur et les deux princesses n'étoient jamais dans le salon. 11 y tint, à son coin ordinaire, ses assises, l'exquis de la cour autour de lui sur des tabourets; et quand il y eut accoutumé le monde, qui en France trouve tout bon, à condition que ce soient des entreprises, il se licencia de la garder les soirs pendant le jeu. Gela dura deux voyages de la sorte, pendant le second desquels il fit rehausser les pieds de sa chaise, en apparence pour être plus à son aise parce qu'il étoit grand, en effet pour se l'approprier, et s'établir ainsi la distinction que personne n'avoit, et

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sans se couvrir d'un paravent comme faisoit Madame la Duchesse. Monseigneur venoit quelquefois lui parler sur . cette chaise, quelquefois aussi M"* la duchesse de Bourgogne en voftigeantpar le salon : il ne se levoit point; sur 4P la fin il n'en faisoit pas même contenance; il les y avoit accoutumés.

Après ces voyages , il voulut aller faire sa cour à M"* la • duchesse de Bourgogne, comptant- que, l'ayant accoutumée à lui parler assis à Marly, il étoit temps de prétendre de l'être chez elle. 11 eut la bonté de s'y contenter d'un tabouret, et de n'y prétendre pas plus que les petitsfils de France. La duchesse du Lude, qui craignoit tout le monde, éblouie du grand pied sur lequel il s'étoit mis, eut la foiblesse d'y consentir. Il fallut pourtant le dire à M"* la duchesse de Bourgogne, à qui cela parut fort sauvage, et qui le dit à M«'le duc de Bourgogne; ce prince le trouva fort mauvais. Voilà la duchesse du Lude dans un étrange embarras : l'affaire étoit engagée au lendemain; elle n'y avoit fait aucune difficulté : la voilà désolée. Pour la tirer de presse, W le duc de Bourgogne consentit au tabouret pour cette fois, mais il voulut être présent, et ne point s'asseoir lui-même. Gela s'exécuta de la sorte, au grand soulagement de la duchesse du Lude, mais au grand dépit de Vaudemont, qui* ayant compté sur cet artifice pour s'établir un rang très-supérieur, se vit réduit à celui.de cul-de-jatte, étant assis en présence de M*' le duc de Bourgogne debout. Mais, de peur de récidive, ce prince jugea à propos de conter le fait au Roi et de prendre ses ordres. En lui en rendant compte, la chaise à dos de Marly, et d'y parler assis à Monseigneur, et sans se lever, et à M"' la duchesse de Bourgogne, entrèrent dans le récit, et mirent le Roi en colère et en garde. 11 lava la tête à la duchesse du Lude, et défendit que M. de Vaudemont eût un traitement différent de tous les autres seigneurs chez M"' la duchesse de Bourgogne. Il gronda Bloin de sa facilité sur le siège à dos rehaussé et approprié, puis s'informa si Vaudemont étoit effectivement

grand d'Espagne. Dès qu'il en fut certain, et il le fut bientôt, il le fit avertir de ne prétendre rien au delà de ce rang; et qu'il étoit fort étonhé du siège à dos qu'il avoit pris à Marly, et de ce qu'il demeuroit assis devant M"* la duchesse de Bourgogne et devant Monseigneur, encore, qu'il eût la bonté de le lui commander.

Vaudemont avala cet amer calice sans faire semblant de rien, et s'en alla à Gommercy. Revenu à Marly, le salon fut surpris de l'y voir en sa même place, mais sur un tabouret dont les pieds étoient rehaussés, et de ce qu'il se levoit dès que Monseigneur passoit, même à sa portée, ou Messeigneurs ses fils et M"* la duchesse de Bourgogne. Il affecta même de leur aller parler au jeu, et d'y demeurer debout quelque temps avant de revenir à son coin sur son tabouret. Il jugea à propos de ne demander rien, de ployer sur tout, et se nourrit cependant de l'espérance de revenir avec avantage à ceux qu'il s'étoit proposés, quand ce qu'il se ménageôit en Lorraine lui auroit pleinement réussi.

Je me suis étendu sur les manèges et les entreprises adroites du prince de Vaudemont, parce que toute la cour en [a] été témoin, et souvent sottement complice, parce qu'elles se sont passées sous mes yeux, qui les ont attentivement suivies, et beaucoup plus encore pour rappeler, par ce que chacun y a vu, la mani(re dont les rangs de princes étrangers se sont établis en France, sans autre titre que de savoir tirer sur le temps, et tourner en droit ce qu'ils ont d'abord introduit peu à peu dans les ténèbres avec adresse, et de monter ainsi par échelons. 11 faut achever de suite ceux dont Vaudemont s'échafauda, pour voir le tout d'une même vue et n'avoir plus à y revenir. Ce récit ne préviendra son temps que de peu de mois.

Il fallut à Vaudemont tout le reste de cette année pour arriver au.but qu'il s'étoit proposé, et ce fut au commencement de janvier 1708 qu'il y parvint. Il coula toute cette année 1707 comme il put sur ses prétentions. Comme elles

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