‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 152 sur 311 · Combinaisons · texte numérisé non relu

Combinaisons

pour le moins du même brillant et de la même considération.

Pour cette fois ils ne se trompèrent pas : M. de Vaudemont s'ôta enfin tout à coup toutes chimères de la tète ; ses jambes en même temps s'affermirent; il vit le Boi plus assidûment et plus longuement aux heures de cour ; il [y] alla d'ailleurs un peu davantage. Le Roi, content d'une conduite qui TafTranchissoit dlmportunité, redoubla pour lui d'égards et d'attentions ^ mais de celles qui, sur les prétentions possibles, ne pouvoientpas être douteuses, et qui les exclurent toujours ; et le monde fut étonné de voir presque tout à coup un cul-de-jatte ingambe, et marchant au moins à peu près comme un autre, et sans se faire appuyer ni porter. Je vis cela avec plaisir, et ne me contraignis pas d'en rire.

Mais tout cela ne put apaiser les Lorrains, qui rompirent ouvertement avec lui, et qui tous, excepté sa sœur, ses nièces et la duchesse d'Elbœuf, sa belle-mère, c*est-àdire de sa femme, et qui demeura neutre, cessèrent tous de le voir, et ne l'ont jamais revu depuis. Ses nièces en demeurèrent brouillées avec eux tous, et Monsieur le Grand ne cessa de jeter feu et flammes.

L'afifront qu'il prétendoit que son fils avoit reçu en Lorraine , par la préséance de Vaudemont qu'il y avoit essuyée, l'oûtroit d'autant plus que, brouillé lui-même avec Monsieur de Lorraine, par la hauteur avec laquelle il avoit arrêté ici tout court les prétentions de Vaudemont et dont il s'étoit élevé contre sa préséance sur eux, il lui devenoit fort embarrassant de laisser son fils à la petite cour de Monsieur de Lorraine, et encore plus amer de lui faire perdre quarante mille livres de rente qu'il en recevoit, en le faisant revenir et ne voulant pas l'en dédommager. Après bien des fougues. M"* d'Armagnac, Bien moins indifférente que lui à se soulager du prince Camille aux dépens d'autrui, fit en sorte qu'il demeura

1. Saint-Simon a écrit attention au singulier, et trois mots plus loin eelta au pluriel.

en Lorraine, mais avec le dégoût d*en disparoltre toutes les fois que Vaudemont y venoit, et ce dernier y alloit de tous ses voyages de Commercy, ce qui arrivoit plusieurs fois l'année. Néanmoins cela subsista toujours depuis ainsi, et Camille, qui n'étoit ni aimable ni aimé en Lorraine, y fut sur le pied gauche plus que jamais le reste de sa vie.

Qui que ce soit de sens et de raisonnant à la cour n'avoit pu goûter la solide et brillante figure que Vaudemont y fit par les grâces pécuniaires et par les distinctions de considération ; mais les Espagnols surtout, et ce qui avoit servi dans leurs troupes en Italie, en étoient surtout* indignés. Le duc d'Albe, moins que personne, pouvoit comprendre comment ce citoyen de Tunivers, afi'ranchi des Hollandois, confident du roi Guillaume, créature de la maison d'Autriche, serviteur si attaché et si employé toute sa vie de tous les ennemis personnels du Roi et de la France, et qui les avoit peut-être plus utilement servis depuis que la conservation des grands emplois qu'il leur devoit l'avoit fait changer extérieurement de parti, comment, dis-je, ce Prêtée pouvoit avoir enchanté si complètement le Roi et tout ce qui avoit le plus d'accès auprès de lui en tout genre. Ce scandale ne trompoit pas le duc d'Albe, ni ceux qui pensoient comme lui.

Vaudemont, comblé au point qu'on vient de voir, et avec un intérêt si capital de conserver tout ce qu'il venoit d'obtenir et d'entretenir celte considération éclatante, ne put commencer enfin à devenir fidèle. Le succès de ses artifices lui donna la confiance de les continuer; tout ce qu'il vit et reçut de notre cour ne put le réconcilier avec elle, et ne servit qu'à la lui faire mépriser. Il y resserra de plus en plus ses anciennes et intimes liaison» avec ses ennemis, et logé dans Paris au temple de la haine contre les Bourbons, avec des Lorraines si

1. La répétition de iurtout est conformp au texte du manuscrit.

dignes des Guises, lui si digne aussi du trop fameux abbé <ie Saint-Nicaise dom Cl. de Guise, ils y passoient leurs vies en trahisons. Barrois, depuis le rétablissement du duc de Lorraine son envoyé ici, logeoit avec eux. C*étoit un homme d'esprit, de tête et d'intrigue, qui se fourroit beaucoup, et qui avoit Fart de se faire considérer. Tout ce qu'ils pouvoient découvrir de plus secret sur les affaires, et soit par la confiance qu'on avoit prise en Vaudemont, soit par l'adresse qu'il avoit, lui, ses nièces et Barrois, par diverses voies, de savoir beaucoup de choses importantes, ils en étoient fort bien informés, ils les mandoient au duc de Lorraine, et ce qui étoit trop important pour le confier au papier se disoit à Lunévillo dans leurs courts et fréquents voyages, sans toutefois que Barrois bougeât jamais de Paris ou de la cour, tant pour demeurer au fil des affaires que pour paroître ne se mêler de rien et ne donner aucun soupçon par ses absences. De Lunéville, les courriers portoient ces avis à Vienne : le ministre que l'Empereur tenoit auprès du duc de Lorraine entroit avec eux dans ce conseil qu'ils tenoient sur la manière de profiter de leurs découvertes et de la conduite à tenir pour y mieux réussir.

Je sus cette dangereuse menée par un ecclésiastique de l'Église d'Osnabruck, domestique de l'évêque frère de Monsieur de Lorraine, et chargé de ses affaires à Lunéville et à Paris. C'étoit un homme léger et imprudent, qui alloit, quand il en avoit le temps, passer quelques jours en Beauce, c'est-à-dire un peu au delà d'Estampes, chez un voisin de Louville et son ami particulier. Là il fit connoissance avec Louville; ils se plurent, ils se convinrent l'un à l'autre, et tant et si bien que cet ecclésiastique lui conta ce que je viens de rapporter. 11 ajouta que Monsieur de Lorraine faisoit sous main des amas de blé et de toutes choses, entretenoit, sans qu'il y parût, un grand nombre d'officiers dans son petit État, pour être tous prêts à lever, au premier ordre, des troupes qui se trouveroient en un instant sur pied, sitôt que les conjonc-

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