CARACTÈRE DE LA MARÉCHALE DE CREQUY
noit fort pou à la cour, et no voyoit presque personne. Elle étoit fille unique et très-riche du duc de Crequy, qui, en la mariant, avoit eu la survivance de sa charge de premier gentilhomme de la chambre pour son gendre. M""* de la Trémoille avoit pensé épouser le duc d'York, depuis roi d'Angleterre, Jacques II, lorsqu'il étoit retiré en Franco après la catastrophe du roi son père. Ce grand mariage manqué, le duc et le maréchal de Crequy avoient fort envie de marier leurs enfants ensemble, pour conserver ces grands* biens dans leur maison, et les âges étoient faits exprès pour cela; mais les frères ne furent pas les maîtres : quoique ce fût la fortune du marquis de Crequy que nous avons vu tué au combat de Luzzara, et que la faveur de son oncle eût pu lui faire tout espérer du côté du Roi, jamais la maréchale de Crequy n'y voulut entendre. C'étoit une créature altière, méchante, qui menoit son mari, tout fier et tout fàchoux qu'il étoit, et qui n'osoit la contredire. L'éclat dont brillèrent longtemps le duc et la duches§e de Crequy avoit donné une telle jalousie à leur belle-sœur^ qu'elle ne les pouvoit souffrir. Elle avoit beaucoup d'esprit, et poussa tellement la duchesse de Crequy à bout, qui n'en avoit point, qu'avec toute sa douceur elle ne put s'empêcher de lui rendre haine pour haine, et de s'opposer autant qu'elle au mariage si sage de leurs enfants. C'est ainsi que les femmes perdent ou rétablissent les maisons par leur humeur ou par leur bonne conduite.
Vaillac mourut en ce même temps. C'étoit un des bons officiers généraux que le Roi eût pour la cavalerie, et lieutenant général qui auroit été loin, si le vin, la crapule et l'obscurité qui en sont les suites, n'eût rendu ses talents et ses services inutiles. Il tenoit beaucoup de vin, enivroit sa compagnie et s'enivroit après. Des coquins le marièrent ivre mort, en garnison , à une gueuse, sans qu'il sût rien de ce qu'il faisoit, sans bans, sans contrat, sans promesse. Quand il eut cuvé son vin et qu'il fut bien éveillé, il se trouva bien étonné de trou-
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ver cette créature couchée avec lui. Il lui demanda avec surprise qui Tavoit mise là, et ce qu'elle y faisoit. La gueuse s'étonne encore plus, dit qu elle est sa femme, et prend le haut ton. Voilà un homme éperdu, qui se croit fou, qui ne sait ce qu'on lui veut dire, et qui appelle au secours. La partie étqit bien liée : il n'entend que le même langage, et ne voit que témoins de son mariage du soir précédent; il maintient qu'ils en ont menti, qu'il n'en a pas le moindre souvenir, et aussi qu'il lui soit jamais entré dans l'esprit de se déshonorer par un pareil mariage : grande rumeur; à la fin ils virent qu'il faudroit se battre ou essuyer des coups de bâton, et l'aventure prit fin sans qu'il en ait été question depuis.
On a donné pour véritable qu'ayant été fort régalé par le magistrat de Bâle, à titre de grand buveur, et les ayant tous vaincus à boire, il leur proposa, étant monté à cheval pour s'en aller, de boire le vin de l'étrier, qu'ils firent apporter des bouteilles et lui présentèrent un verre, qu'il leur dit que ce n'étoit pas ainsi qu'il buvoit le vin de l'étrier, et que jetant sa botte, il l'avoit fait remplir et l'avoit vidée; mais c'est un conte fait à plaisir; qu'on a brodé au point de dire que ces magistrats l'avoient fait peindre en celte attitude dans leur hôtel de ville. Son nom étoit Ricard : je ne sais pourquoi ils aimoient mieux les noms de Gourdon et de Genouillac, qui étoient des terres. Il venoit de père en fils du frère aîné de deux maîtres de l'artillerie, dont le second, neveu du premier, fut sénéchal d'Armagnac, gouverneur de Languedoc, grand écuyer de France sous François I", et rendit son nom célèbre sous celui du seigneur d'Acier, dont la fille héritière porta les biens à Ch. de Grussol, vicomte d'Uzès, dont les ducs d'Uzès écartèlent deux fois leurs armes. Vaillac dont on parle ici avoit un père ami du mien, qui étoit un des hommes de France le mieux fait et de la meilleure mine, brave et fort galant homme, que Monsieur fit faire chevalier de l'ordre en 1661. Il avoit toujours été à reculons dans sa maison; aussi n'étoit-ce pas
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un homme à être en la main du chevalier de Lorraine. Il étoit premier écuyer de Monsieur, fut après capitaine de ses gardes, enfin chevalier d'honneur de Madame, etmowrut dans cette charge en Janvier 1681. Je nie souviens encore d'avoir été chez lui, au Palais-Royal, avec mon père et ma mère. Je le peindrois encore, et Tappartement en bas, au fond de la seconde cour, à droite en entrant. 11 laissa d'une Voisins une quantité d'enfants, tous mal établis, et n'en eut point de sa seconde femme, la Vergue Tressan, qui vient de mourir à près de cent ans, veuve du comte de la Mothe, desquels je n'aurai que trop à en -dire. Le fils aîné de Vaillac ne parut point; d'une Cambout il laissa un fils, marié richement à une héritière de Saint- Gelais, dont il a des enfants, sans avoir paru plus que son père.
L'intrigue de la singuHère nomination de Tarchevêque de Bourges au cardinalat mérite d'être rapportée. On a vu p. 202*, en parlant du duc de Gesvres son père, qu'il avoit été camérier d'honneur d'Innocent XI, et si goûté de ce pape qu'il n'étoit pas éloigné de la pourpre, lorsque réclat arrivé entre le Roi et Rome, sur les franchises des ambassadeurs, en fit rappeler tous les François, et perdre toute espérance à l'abbé de Gesvres, qui en fut fait archevêque de Bourges en arrivant. Le devenir sans avoir été évêque étoit une chose tout à fait inusitée, et une compensation de ce que l'obéissance lui avoit fait abandonner; mais cette compensation n'étoit rien moins qu'égale dans l'esprit et les espérances du nouvel archevêque : son but avoit toujours été le chapeau. 11 avoit lié un grand' commerce avec Torcy, qu'il avoit fort entretenu par lettres étant à Rome ; à son retour il le cultiva de plus en plus, et parvint à devenir son ami particulier. Depuis la mort d'Innocent XI et l'élection d'Ottobon, à qui on se hâta de sacrifier tout et dont on ne tira pas la moindre chose, le Roi vivoit en bonne intelligence avec