‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 197 sur 311 · C'ost-à-dire : et Monsieur de Savoie enivra Fleury · texte numérisé non relu

C'ost-à-dire : et Monsieur de Savoie enivra Fleury

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révêque au prince. Tout cela, joint à Téloignement du Roi marqué pour lui et à la peine extrême qu'il avoit montrée à le faire évêque, n'étoit pas le chemin pour être choisi par lui pour précepteur de son successeur.

Devenu premier ministre au point d'autorité sans partage avec laquelle il règne seul et en chef publiquement depuis seize ans, il n'oublia ni sa rancune contre Torcy, à qui il Tavoit si soigneusement cachée depuis ses premières plaintes, ni son attachement à Monsieur de Savoie. Dès auparavant il hii rendoit un compte assidu de tout ce qui regard oit l'éducation du Roi : il me l'a dit à moi-même, en s'écriant que c'étoit un devoir, que Monsieur de Savoie étoit son grand-père, qu'il n'avoit de parents que lui. Premier ministre il le consulta sur les afTaires; il s'ouvrit de tout avec lui pendant deux ans : il me le fit entendre encore, mais sans s'en expliquer aussi nettement qu'il avoit fait sur l'éducation. « C'est son grand-père, me dit-il encore; le Roi est tout jeune; on est en paix; Monsieur de Savoie est le plus habile prince de l'Europe ; il est mon ami intime ; il m'a voulu faire précepteur de son fils; j'ai sa confiance depuis longtemps; il ne peut que prendre grand intérêt au Roi : qui pourroisje consulter plus utilement et plus raisonnablement en Europe? » A la fin pourtant il s'aperçut que c'étoit Monsieur de Savoie qui avoit sa confiance, mais qu'il n'avoit pas la sienne, qu'il en abusoit et qu'il le trompoit cruellement. L'amour-propre fut longtemps à se convaincre, mais a la fin il le fut, et vit tout d'un coup d'œil le précipice qu'il s'étoit creusé. Il se tut, pour ne pas faire éclater une si lourde duperie, mais il rompit, et ne lui pardonna jamais. 11 le lui rendit bien à son emprisonnement par son fils : jamais il ne souffrit que le Roi fît la moindre démarche, le moindre office même, pour ce grand-père, pour ce parent unique; il ne put dissimuler sa joie de se voir vengé. Ce n'est pas Ici le lieu de dire comment il fit de même le tour de l'Europe,' et comment ni jusqu'à quel point l'Angleterre très-longtemps, l'Empereur ^suite,

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Monsieur de Lorraine, enfin la Hollande, ont utilement pour eux entretenu sa plus aveugle confiance et cruellement abusé de sa crédulité; j'en rapporterai seulement ici quelques traits, parce que ces temps dépassent celui où je me suis proposé de me taire, et qu'ils sont trop curieux pour les omettre, puisqu'ils peuvent trouver place si naturellement ici.

11 faut se souvenir de la fameuse aventure qui pensa culbuter Monsieur de Fréjus. 11 étoit toujours présent au travail particulier de Monsieur* le Duc, qu'il avoit fait premier ministre à la mort de M. le duc d'Orléans, pour lui en donner l'écorce et en retenir la réalité pour soi. Monsieur le Duc, poussé par sa fameuse maîtresse. M"* de Prie, voulut le déposter, et travailler seul avec le Roi. Il venoit de faire son mariage, et pouvoit tout sur la Reine, qui fît que le Roi vint chez elle un peu avant l'heure de son travail. Monsieur le Duc s'y rendit avec son portefeuille, tandis que Monsieur de Fréjus attendoit dans le cabinet du Roi. Lassé d'y avoir croqué le marmot une heure, il envoya voir chez la Reine ce qui y pouvoit retenir le Roi si longtemps. 11 apprit qu'il y travailloit seul avec elle, dans son cabinet, et Monsieur le Duc, où elle u*avoit pourtant été qu'un peu en tiers. Monsieur de Fréjus, qui connoissoit ce qu'il pouvoit sur le Roi, s'en alla chez lui, et dès le soir môme s'en alla à Issy, d'où il envoya une lettre au Roi, qui eut l'effet et fit le bruit que chacun a su. Robert Walpole gouvernoit alors l'Angleterre, comme il la gouverne encore; et Horace, son frère, étoit ambassadeur ici, qui l'a été si longtemps. Dès le lendemain matin il alla voir Monsieur de Fréjus à Issy, dans le temps qu'on îgnoroit encore s'il étoit perdu sans retour et chassé, ou si le Roi, malgré Monsieur le Duc, le rappelleroit et se serviroit de lui à l'ordinaire. Monsieur de Fréjus fut si touché de la démarche de ce rusé Anglois, dans cette crise, qu'il le crut ^on ami intime. L'ambassadeur n'y risquoit rien, et n'avoit point à compter avec Monsieur le Duc si Monsieur de Fréjus demeuroit exclu

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que si il revenoit en place, c'étoit un trait à lui faire valoir et à en tirer parti. Aussi fit-il, et plusieurs années.

Devenu premier ministre, après avoir renversé Monsieur le Duc et M"* de Prie, auxquels il ne pardonna jamais, non plus qu'à la Reine, la peur qu'ils lui avoicnt faite, il s'abandonna entièrement aux Anglois, avec une duperie qui sautoit aux yeux de tout le monde. Je résolus enfin de lui en parler, et on verra dans son temps combien j'en étois à portée, et pourquoi j'en suis demeuré là. Je lui dis donc un jour ce que je pensois là-dessus, les inconvénients solides dans lesquels ilselaissoit entraîner, et beaucoup de choses sur les affaires qui seroient ici déplacées. Sur les affaires il entra en matière; mais sur sa confiance en Walpole, en son frère et aux Anglois dominants, il se mit à sourire : « Vous ne savez pas tout, me répondit-il; savez-vous bien ce qu'Horace a fait pour moi ? » et me fit valoir cette visite ciomme un trait héroïque d'attachement et d'amitié, qui levoit pour toujours tout scrupule. Puis continuant : « Savez[-vous], me dit-il, qu'il me montre toutes ses dépêches, que je lui dicte les siennes, qu'il n'écrit que ce que je veux ; voilà un intrinsèque qu'on ignore, et que je veux bien vous confier : Horace est mon ami intime, il a toute confiance en moi, mais je dis, aveugle; c'est un très-habile homme; il me rend compte de tout; il n'est qu'un avec Robert, qui est un des plus habiles hommes de l'Europe, et qui gouverne tout en Angleterre; nous nous concertons, nous faisons tout ensemble, et nous laissons dire. » Je demeurai stupéfait, moins encore de la chose que de l'air de complaisance et de repos, et de conjouissance en lui-même avec laquelle il me le disoit. Je ne laissai pas dïnsister, et de lui demander qui l'assuroit qu'Horace ne reçût et n'écrivît pas doubles dépêches, et ne le trompât ainsi bien aisément? Autre sourire d'applaudissement en soi-: « Je le connois bien, me répondit-il, c'est un des plus honnêtes hommes, des plus francs «et des plus incapables de tromper qu'il y ait peut-être au monde. » Et de là à battre lacam-

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