EXPÉDITION DU DUC DE SAVOIE
sage que les 'hommes, ou pour parler plus juste, son auteur, avoit posé des rochers au-dessous de Roanne, dans la Loire, qui en empêchoient la navigation jusqu'à ce lieu, qui est le principal du duché de M. de la Feuillade. Son père, tenté du profit de cette navigation, les avoit voulu fairtî sauter. Orléans, Blois, Tours, en un mot tout ce qui est sur le cours de la Loire, s'y opposa. Ils représentèrent le danger des inondations; ils furent écoutés ; et quoique M. de la Feuillade alors fût un favori et fort bien avec M. Colbert, il fut réglé qu'il ne seroit rien innové, et qu'on ne toucheroit point à ces rochers. Son fils, par Chamillart son beau-père, eut plus de crédit : sans écouter personne, il y fut procédé par voie de fait; on fit sauter les rochers, et on rendit la navigation libre en faveur de M» de la Feuillade. Les inondations qu'ils arrêtoientse sont débordées depuis, avec une perte immense pour le Roi et pour les particuliers. La cause en a été bien reconnue après, mais elle s'est trouvée irréparable.
Le peu d'effort que les ennemis avoient fait en Flandres et en Allemagne avoit une cause qui commença d'être aperçue vers la mi-juillet. Le prince Eugène, qui avoit eu la gloire de nous chasser totalement d'Italie, y étoit demeuré, et entra dans le comté de Nice. Sailly, lieutenant général, qui y commandoit quelques troupes, se retira en deçà du Var, qui sépare la Provence de ce comté, et qui se trouva lors débordé; et Parât, maréchal de camp, qui avoit commandé l'hiver à Nice, se retira à Antibes. Le duc de Savoie entra dans Nice n'ayant encore que six ou sept mille hommes de ses troupes avec lui ; et la flotte ennemie, de quarante vaisseaux de guerre, commença à y débarquer de l'artillerie. Alors le duc de Marlborough ne cacha plus la cause de son inaction : il s'expliqua de l'entreprise comme immanquable et devant entraîner les plus grandes suites, et qu'il attendroit pour agir offensivement que l'entreprise sur Toulon eût réussi. Ce projet n'étoit pas conçu depuis peu par Monsieur de Savoie : il Favoit formé lors de la guerre précédente, qui fut terminée Saint-Simon v, 20
306 DISGIIESSION SUR l'ÉVÊQUE DE FRÉJUS. [HOT]
à Ryswick. Il dit aux principaux de la flotte* qui l'allèrent saluer à Nice, qu'il étoit bien aise de les voir, mais qu'il y avoit quatorze ans qu'if les avoit attendus au même lieu. Il arriva le 18 à Fréjus.
L'évêque qui nous gouverne aujourd'hui si fort en plein et sans voile, sous le nom de cardinal Fleury, le reçut dans sa maison épiscopale, comme il ne pouvoit s'en empêcher. Il en fut comblé d'honneurs et de caresses, et l'enivra* si parfaitement par ses civilités, que le pauvre homme, également fait pour tromper [et] pour être trompé, prit ses habits pontificaux, présenta l'eau bénite et l'encens à la porte de sa cathédrale à Monsieur de Savoie, et y entonna le Te Deum pour l'occupation de Fréjus. Il y jouit quelques jours des caresses moqueuses de la reconnoissance de ce prince pour une action tellement contraire à son devoir et à son serment qu'il n'auroit osé l'exiger. Le Roi en fut dans une telle colère, que Torcy, ami intime du prélat, eut toutes les peines imaginables à le détourner d'éclater. Fréjus, qui le sut, et qui après coup sentit sa faute et quelle peine il auroit d'en revenir auprès du Roi, trouva fort mauvais que Torcy ne la lui eût pas cachée, comme s'il eût été possible qu'une démarche si étrange et si publique, et dont Monsieur de Savoie s'applaudissoit, ne fût pas revenue de mille endroits; et ce que Fréjus pardonna le moins au ministre fut la franchise avec laquelle il lui en parla, comme si il eût pu s'en dispenser, et comme ami et comme tenant la place qu'il occupoit. L'évêque, flatté au dernier point des traitements personnels de Monsieur de Savoie, le cultiva toujours depuis; et ce prince, par qui les choses les plus apparemment inutiles ne laissoient pas d'être ramassées, répondit toujours de manière à flatter la sottise d'un évêque frontière, duquel il pouvoit peut-être espérer de tirer quelque parti dans une autre occasion. Tout cela entre eux se passa toujours fort en secret, mais dévoua