‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 20 sur 311 · CHAPITRE nr · texte numérisé non relu

CHAPITRE nr

Promptitude incroyable avec laquelle j'apprends les malheurs devant Turin. — Nancré apporte le détail de la bataille de Turin. — Mort de Murcé de ses blessures; fadaises sur lui par rapport à M*"* de Maintenon. — Victoire de Medavid en Italie sur le prince d'Hesse, depuis roi de Suède; Medavid chevalier de Tordre; autres récompenses. — M"«* de Nancré et d'Argenton à Grenoble. — On ne pense plus k repasser en Italie, qui se perd. — M. le duc d'Orléans à Versailles. — Ce qu'il pense de la Feuillade et de ses officiers généraux. — La Feuillade perdu et rappelé. — La Feuillade et le cardinal le Camus. — La Feuillade salue le Roi ; très-mal reçu. — Électeur de Cologne incognito à Paris et k Versailles. — Mort de Saint-Pouange ; Chamillart grand trésorier de l'ordre. —Mort de M">* de Barbezieux. ^ Mort de Boisfranc. — Survivance de Maréchal à son fils ; alarme

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des survivanciers. —'M"* de la Chaise à Marly, en absence de M"«la duchesse de Bourgogne et de Madame. — Dispute entre le duc de Tresmes et M. de la Rochefoucauld pour le chapeau du Roi. — Piété de Ms' le duc de Bourgogne. — Le roi de Suède, victorieux en Saxe, y dicte la paix au roi Auguste ; sa glorieuse situation et sa lourde faute. — Patkul et sa catastrophe. — Stanislas reconnu roi' par la France ; mécontents et leurs progrès. — Mariage arrêté de Tarehiduc avec une princesse de Wolfenbuttel ; facilité des princes protestants à se faire catholiques pour des avantages, et sa véritable cause. — Succès et séparation des armées en Espagne; secours d'argent à l'archiduc ; conférences refusées par les allies sur la paix. — Villars et le duc de Noailles de retour. — Le Roi entretient le prince de Rohan sur la bataille de Ramillies. — Surville et la Barre accommodés, le premier demeurant perdu. — M"** de Ghâtillon ; sa famille; son caractère ; sa conduite ; quitte Madame et y demeure. — Mariage du fils de Livry avec une fiUe du feu prince Robert ; grâces du Roi à cette occasion. — M. de Beauvillier cède son duché, etc., à son frère, et le marie à la fille unique de feu Besmaux; conduite admirable de la duchesse de Beauvillier. — Bergheyck k Versailles ; son caractère et sa fortune. — Vendôme de retour. — Grand prieur à Gènes. — Ridicule de M""» de Maintenon sur Courcillon.

J'étois allé passer un mois à laFerté; j'y recevois ies nouvelles d'Italie, que M. le duc d'Orléans me faisoit envoyer avec soin, et des lettres de sa main quand il ne vouloit pas que ce qu'il me mandoit passât par d'autres. J'étois donc pleinement instruit des malheurs qui s'y préparoient, et fort inquiet, fcrsqu'un gentilhomme, arrivant de Rouen chez son frère, tout auprès de chez moi, y vint comme nous nous promenions, M"* de Saint- Simon et moi, dans le parc avec du monde, et nous raconta le désastre de Turin, avec les circonstances exactes sur M.» le duc d'Orléans, sur le maréchal de Marsin et sur tout le reste, telles que le Roi les apprit trois jours après seulement, par le courrier qui en porta la nouvelle, et moi quatre jours, par mes lettres de la cour* et de Paris, sans que nous ayons jamais pu comprendre comment il étoit possible que cette triste nouvelle eût été portée avec une si extrême diligence, pour ne pas dire incroyable, sans que ce gentilhomme nous le voiûût dire, sinon d'en fortement appuyer la certitude, et sans que

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nous rayons jamais revu depuis, car il mourut fort tôt après. Je fus vivement touché de ce malheur arrivé entre les mains de M. le duc d'Orléans, quoique elles en fussent parfaitement innocentes. La fièvre me prit; je m'en allai à Paris, sans m'arrêter à Versailles, pour éviter l'empire de sa faculté.

Nancré, dépêché avec le détail, y arriva presque en même temps. Quoique je ne le connusse point du tout, je lui envoyai dire que j'étois hors d'état de l'aller trouver et que je le priois de venir chez moi ; il y vint aussitôt : il avoit ordre de me voir; nous fûmes deux bonnes heures tête à tête. Il m'apprit que le Roi rendoit une pleine justice à son neveu, et me pressa de lui écrire sans nul ménagement : je n'en eus pas besoin. Le publi,c équitable, la cour même, malgré ses jalousies, décernèrent des lauriers à sa défaite, et rélevèrent d'autant plus que la fortune l'avoit votdu abaisser. Ce fait est aussi mémorable que singulier, et je ne crois pas qu'il y ait d'exemple de tant et de si unanimes louanges dans un malheur aussi complet. Tout le cri tomba sur Marsin, et nonobstant Chamillart, sur la Feuillade.

Quoique les ennemis, contents de leur succès, ne se fussent opposés à rien de la retraite, il est pourtant vrai que le gros canon de batterie ne put être emmené. L'abbé de Grancey, premier aumônier de M. le duc d'Orléans, médiocre prêtre, mais fort brave et fort bon homme, fut tué à deux pas derrière lui, sur quoi le comte de Roucy disoit que ce pauvre abbé mourroit de joie s'il pouvoit savoir qu'il a été tué. Villiers et la Bretonnière, maréchaux de camp, Bonnelles, fils de Bullion, colonel d'infanterie, Kercado, mestre de camp du Dauphin-étranger, trèsbon sujet, et à qui j'avois vendu ma compagnie, lui jeune cornette dans le même régiment, et assez d'officiers y furent aussi tués; et Murcé, lieutenant général, mourut de ses blessures, prisonnier à Turin. On n'y perdit pas plus de quinze cents hommes, mais beaucoup de blessés et de prisonniers.

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Murcé étoit frère de M"* de Caylus, aussi disgracié de corps et d'esprit que sa sœur avoit l'un et l'autre charmant. Il étoit donc fils de Villette, lieutenant général de mer, cousin germain de M"' de Maintenon, et tous sous sa protection la plus particulière. Celui[-ci] étoit brave, et point mauvais officier, mais gauche, bête, inepte au dernier point. Il avoit avec nous, en Allemagne, un jeune valet qui le suivoit toujours, qu'il appeloit Marcassin, et qui se moquoit de lui à cœur de journée. C'étoit Tannée que M"* la duchesse de Bourgogne vint en France. Il arriva à Murcé trois grands malheurs, dont il se plaignit amèrement à toute l'armée : son cheval isabeUe étoit mort, Marcassin l'avoit quitté, et sa femme n'étoit point femme d'honneur, il vouloit dire dame du palais. Marivault et Montgon le faisoient valoir; c'étoit une farce continuelle de le voir avec eux, leurs questions, leurs moqueuses admirations, leurs panneaux et ses sottises. Il avoit épousé la fille du lieutenant général de Chaumont en .Bassigny ; ill' avoit menée à Strasbourg, où il avoit été employé l'hiver de * brigadier; elle étoit laide, sotte et dévote à merveilles; il n'y avoit qu'un ménage de gâté. Elle faisoit ses dévotions fort souvent, et la veille vouloit coucher seule; Murcé s'en plaignoit, et rendoit compte à tout le monde du calendrier de sa femme. Il prioit à manger chez lui par grades ; et un homme de grade différent des conviés qui s'y présentoit, quelquefois pour s'en divertir, étoit sûrement éconduit, et Murcé lui en disoit la raison. Tant de fadaises, et d'un Murcé, pourront surprendre ici, mais voici pourquoi je les ai mises : Murcé étoit une espèce de la Feuillade de M"* de Maîntenon ; elle le croyoit un homme merveilleux ; il lui rendoit compte des choses et des personnes de l'armée; eUe le consultoit sur ce qu'il pensoit qu'on devoit exécuter. Il montroit souvent de ses lettres, qui marquoient en effet une confiance qui faisoit pitié. Il étoit craint et ménagé, et il a souvent servi et nui

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