Tenait une table
sailles. Il falloit cet exposé pour entendre ce qui va être raconté.
A un diner, je ne sais comment il arriva que M"* de Torcy se trouva auprès de Madame au-dessus de la duchesse de Duras, qui arriva un moment après. M"* de Torcy, à la vérité, lui offrit sa place ; mais on n'en étoit déjà plus à les prendre : cela se passa en compliment, mais la nouveauté du fait surprit Madame et toute l'assistance, qui étoit debout et Madame aussi. Le Roi arrive et se met à table. Chacun s'alloit asseoir, comme le Roi, regardant du côté de Madame, prit un sérieux et un air de surprise qui embarrassa tellement M"*' de Torcy qu'elle pressa la duchesse de Duras de prendre sa place, qui n'en voulut rien faire encore une fois; et pour celle-là, elle auroit bien voulu qu'elle l'eût prise, tant elle se trouva embarrassée. Il faut remarquer que le hasard fit qu'il n'y avoit que la duchesse de Duras de titrée de ce même côté de la table; les autres apparemment avoient préféré ou par hasard s'étoient trouvées du côlé de M"* la duchesse de Bourgogne et de Madame la Duchesse, les deux princes étant ce jour-là à la chasse avec Monseigneur. Tant que le dîner fut long le Roi n'ôta presque point les yeux de dessus les deux voisines de Madame, et ne dit presque pas un mot, avec un air de colère qui rendit tout le monde fort attentif, et dont la duchesse de Duras môme fut fort en peine. Au sortir de table, on passa à l'ordinaire chez M"* de Maintenon. A peine le Roi y fut établi dans sa chaise, qu'il dit à M"* de Maintenon qu'il vcnoit d'être témoin d'une insolence (ce fut le terme dont il se servit) incroyable, et qui l' avoit mis dans une telle colère qu'elle l'avoit empêché de manger, et raconta ce qu'il avoit vu de ces deux places; qu'une entreprise auroit été insupportable d'une femme de qualité, de quelque haute naissance qu'elle fût, mais que d'une petite bourgeoise, fille de Pompone, qui s'appeloit Arnauld, mariée à un Colbert, il avouoit qu'il avoit été dix fois sur le point de la faire sortir de table, et qu'il ne s'en étoit retenu que par la
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considération de son mari. Enfilant là-dessus la généalogie des Arnaulds, qu'il eut bientôt épuisée, il passa à celle des Golberts, qu'il déchiffra de même, s'étendit sur leur folie d'avoir voulu descendre d'un roi d'Ecosse, que M. Colbert l'avoit tant tourmenté de lui en faire chercher les titres par le roi d'Angletçrre, qu'il avoit eu la foiblesse de lui en écrire, que la réponse ne venant point et Colbert ne lui donnant sur cela aucun repos, il avoit écrit une seconde fois, sur quoi enfin le roi d'Angleterre lui avoit mandé que, par politesse, il n'avoit pas voulu lui répondre, mais que puisqu'il le vouloit, qu'il sût donc que, par pure complaisance, il avoit fait chercher soigneusement en Ecosse, sans avoir rien trouvé, sinon quelque nom approchant de celui de Colbert dans le plus petit peuple, qu'il l'assuroit que son ministre étoil trompé par son orgueil, et qu'il n'y donnât pas davantage. Ce récit, fait en colère, fut accompagné de fâcheuses épithètes, jusqu'à s'en donner à lui-même sur sa facilité d'avoir ainsi écrit; après quoi il passa tout de suite à un autre discours, plus surprenant encore à qui l'a connu : il se mit à dire qu'il trouvoit bien sot à M"* de DuTas (car ce fut son terme) dô n'avoir pas fait sortir de cette place M*"* de Torcy par le bras, et s'échauffa si bien là-dessus que M"* la duchesse de Bourgogne, et les princesses à son exemple, ayant peur qu'il ne lui en fît une sortie, se prirent à l'excuser sur sa jeunesse, et à dire qu'il seyoit bien toujours à une personne de son âge d'être douce et facile et d'éviter de faire peine à personne. Là-dessus le Roi reprit qu'il falloit qu'elle fût donc bien douce et bien facile en effet de l'avoir souffert de qui que ce fût sans titre, plus encore de cette petite bourgeoise, et que toutes deux ignorassent bien fort, l'une ce qui lui étoit dû, l'autre le respect (ce fut encore son terme) qu'elle devoit porter à la dignité et à la naissance; qu'elle devoit se sentir bien honorée d'être admise à sa table et soufferte parmi les femmes de qualité; qu'il avoit vu les secrétaires d'Ëtat bien éloignés d'une confusion semblable ; que sa bonté et la sottise des
gens de qualité les avoit laissé mêler parmi eux ; que ce honteux mélange devoit bien leur suffire à n^ pas entreprendre ce que la femme de la plus haute naissance n'eût pas osé songer d'attenter (ce fut encore Texpression dont il se servit), mais encore pour respecter les femmes de qualité sans titre, et ne pas abuser de l'honneur étrange et si nouveau de se trouver comme l'une d'elles, et se bien souvenir toujours de l'extrême différence qu'il y avoit et qui y seroit toujours; qu'on voyoit bien à cette impertinence (ce fut le mot dont il se servit) le peu d'où elle étoit sortie, et que les femmes de secrétaires d'État qui avoient de la naissance se gardoient bien de sortir de leurs bornes, comme par exemple M"* de Pontchartrain, qui par sa naissance se pouvoit mêler davantage avec les femmes de qualité, prenoit tellement les dernières places, et cela si naturellement et avec tant de politesse, que cette conduite ajoutoit infiniment à sa considération, et lui procuroit aussi des honnêtetés qui, depuis son mariage, étoient bien loin de lui être dues.
Après ce panégyrique de M™* de Pontchartrain, sur lequel le Roi prit plaisir à s'étendre, il acheva de combler Tassistanoe d'étonnement; car reprenant sa première colère, que le long discours sembloit avoir amortie, il se mit à exalter la dignité des ducs, et fit connoître pour la première fois de sa vie qu'il n'en ignoroit ni la grandeur, ni la connexité de cette grandeur à celle de sa couronne et de sa propre majesté. 11 dit que cette dignité étoit la première de l'État, la plus grande qu'il pût donner à son propre sang, le comble de l'honneur et de la récompense de la plus haute noblesse. Il s'abaissa jusqu'à avouer que si la nécessité de ses afifeires et de grandes raisons l'avoient quelquefois obligé d'élever à ce faîte de grandeur (ce fut encore sa propre expression) quelques personnes d'une naissance peu proportionnée, ç'avoit été avec regret; mais que la dignité en soi n'en étoit point avilie ni en rien diminuée de tout ce qu'elle étoit, qu'elle demeuroit toujours la même, et tout aussi respectable à chacun, aussi
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entière dans tous ses rangs, ses distinctions, ses privilèges, ses honneurs en ces sortes de ducs, considérables et vénérables à tous, dès là qu'ils étoient ducs, comme ceux de la plus grande naissance, puisque leur dignité étoit la môme, le soutien de la couronne, ce qui la touchoit de plus près, et à la tête de toute la haute noblesse, de laquelle elle étoit en tout séparée et infiniment distinguée et relevée, et qu'il vouloit bien qu'on sût que leur refuser les honneurs et les respects qui leur étoient dus, c'étoit lui en manquer à lui-môme. Ce sont là exactement les termes de son discours. De là, passant à la noblesse de la maison de BournonviUe, dont étoit la duchesse de Duras, et à celle de la maison de son mari, sur lesquelles il s'étendit à plaisir, il vint à déplorer le malheur des temps, qui avoit réduit tant de ducs à la mésalliance, et se mit à nommer toutes les duchesses de peu; puis, renouvelant de plus belle en sa colère, il dit qu'il ne falloit pas que les femmes de la plus haute qualité par leurs maris et par elles-mômes prissent occasion de la naissance de ces duchesses de leur rendre quoi que ce fût moins qu'à celles dont la condition répondoit à leur dignité, laquelle méritoit en toutes, qui qu'elles fussent par elles-mêmes, le même respect (ce fut encore son terme), puisque leur rang étoit le même, et que ce qui leur étoit dû ne leur étoit dû que par leur dignité, qui ne pouvoit être avihe par leurs personnes, rien ne pouvoit excuser aucun manquement qu'on pouvoit faire à leur égard; et cela avec des termes si forts et si injurieux, qu'il sembloit que le Roi ne fût pas le môme, et encore par la véhémence dont il parloit. Pour conclusion, le Roi demanda qui des princesses se vouloit charger de dire à M"* de Torcy à quel point il l'avoit trouvée impertinente : toutesseregardèrent, et pas une ne se proposa, sur quoile Roi, se fâchant davantage, dit que si* falloit-il pourtant qu'elle le sût, et là-dessus s'en alla chez lui.
1. Nous avons déjà vu plusieurs fois cet emploi de si affinnatif.
Alors les dames, qui avoient bien vu de loin qu'il y avoit eu beaucoup de colère dans la conversation, et qui pour cela même s'étoient tenues encore plus soigneusement à récart, s'approchèrent un peu par curiosité, qui augmenta fort en voyant l'espèce de trouble des princesses, qui s'ébranloient pour s'en aller, lesquelles, après quelque peu de discours entre elles, se séparèrent, et contèrent le fait chacune à ses amies. M** de Maintenpn à ses favorites. M"* la duchesse de Bourgogne à ses dames et à la duchesse de Duras, en sorte que la chose se répandit bientôt à l'oreille, et courut après partout. On crut que cela étoit fini; mais sitôt que le Roi eut passé, le même jour, de son souper dans son cabinet, la vespérie* recommença encore avec plus d'aigreur, tellement que Madame la Duchesse, craignant enfin pis, conta tout en sortant à M"* de Bouzols, pour qu'elle en avertît Torcy son frère, et que sa femme prît bien garde à elle. Mais la surprise fut extrême quand le lendemain, au sortir de dîner, le Roi ne put, chez M"* de Main tenon, parler d'autre chose, et encore sans aucun adoucissement dans les termes; si bien que, pour l'apaiser un peu, Madame la Duchesse lui dit qu'elle avoit averti M"* de Bouzols, n'osant le dire à M"* de Torcy elle-même; sur quoi le Roi, comme soulagé, se hâta de lui répondre qu'elle lui avoit fait grand plaisir, parce que cela lui épargnoit la peine de bien laver la tête à Torcy, qu'il avoit résolu de le faire plutôt que sa femme manquât de recevoir ce qu'elle méritoit. 11 ne laissa pas de poursuivre encore les mêmes propos, et de même façon, jusqu'à ce qu'il repassât chez lui.
Torcy et sa femme, outrés, furent quelques jours à ne paroître presque point. Ils firent l'un et l'autre de grandes excuses et force compliments à la duchesse de Duras, qui elle-même étoit, surtout devant le Roi, fort embarrassée, lequel quatre jours durant ne cessa de parler