LE ROI RÉCONCILIE CATINAT ET CHAMILLART
achevoit de s'habiller. Dès que le Roi Taperçut, il lui dit qu'il lui vouloit parler, et le fit entrer dans son cabinet. Il lui loua son mémoire, en raisonna avec lui, et lui fit beaucoup d'honnêtetés. G'étoit un guet-apens : la conclusion fut de lui dire en propres termes qu'il avoit une prière à lui faire, qu'il espéroit qu'il ne lui refuseroit pas. Le maréchal se confondit; le Roi reprit la parole, et lui dit : « Monsieur le maréchal, votre mésintelligence avec Chamillart m'embarrasse, je voudrois vous voir raccommodés; c'est un homme que j'aime et qui m'est nécessaire, je vous aime et vous estime fort aussi. » Le maréchal répondit qu'il s'en alloit à l'heure même chez lui. « Non, lui dit le Roi, cela n'est pas nécessaire ; il est là derrière, je vais l'appeler. » Il l'appela aussitôt, et la réconciliation devant le Roi fut bientôt faite. Dès que Ghamillart fut retourné chez lui, Catinat alla lui rendre visite. En sortant, Ghamillart le conduisit, comme il le devoit, jusqu'au dernier bout de son appartement, long et vaste, sans que Gatinat l'en pût empêcher. En se séparant, le maréchal lui dit : « Vous avez voulu. Monsieur, faire cette façon, mais je vous supplie que ce soit pour la dernière fois, afin que vous me regardiez cQmme un ami et un serviteur particulier, et que le public le sache. » G'eût été là pour un autre un trait de courtisan ; en Gatinat, qui n'en vouloit faire aucun usage, c'en fut un d'une rare modestie et d'une parfaite soumission pour ce que le Roi désira de lui, et fort au delà de ce qu'il lui avoit demandé. Telle étoit sa foiblesse pour ses ministres. Très-peu de jours après cette réconciliation, le Roi fut assez longtemps le soir chez M"* de Maintenon avec Ghamillart et Tessé. On sut peu après que ce maréchal ne serviroit plus : il se dit en soupçon d'avoir besoin de la grande opération; on n'ajouta pas grand'foi à une incommodité si subite et ' si cachée.
Le roi d'Espagne montra une autre sorte de foiblesse, qui scandalisa étrangement tous les grands seigneurs; ce fut de donner la Toison au marquis de Bay, qu'il n'avoit
[1707] MORT DU COMTE d'ACVERGNE. 349
point encore avilie, mais qu'il avilit souvent depuis. Ce prétendu marquis de Bay étoit fils d'un cabaretier de Gray, en Franche-Comté, qui s'étoit poussé à la guerre, et qui en effet la fit fort heureusement et fort utilement, cette campagne, en Estrémadure.
Le comte d'Auvergne mourut enfin à Paris, le 23 novembre, d'une longue et fort singulière maladie, où les médecins ne connurent rien, peut-être pour y connoître trop. Il vit avant de mourir Tabbé d'Auvergne, son fils, aujourd'hui cardinal, qu'il avoit chassé de chez lui, et avec qui il étoit horriblement brouillé. C'étoit un fort gros homme, qui vint à rien avant qu'être arrêté dans sa chambre. Il ne ressenibloit pas mal à un sanglier, et toujours amoureux. C'étoit le meilleur homme du monde à qui n'avoit que faire à lui, le plus difficile quand on y avoit affaire. Il étoit pointilleux même dans le commerce, aisé à blesser, difficile à revenir ; honnête homme pourtant, mais père qui eut bien du tracas dans sa famille avec ses enfants pour le bien de leur mère; glorieux à l'excès, et toujours embarrassé de sa princerie. 11 ne jouit pas longtemps du plaisir de savoir le prince d'Auvergne, celui qui avoit déserté et qui avoit pris le service d'Hollande, marié à la sœur du duc d'Aremberg. Le comte d'Évreux, qui avec sa charge de colonel général de la cavalerie, qu'il avoit eue de lui, se crut toute sa dépouille due, n'eut point son logement à Versailles, qui fut donné au maréchal de Villars, ni son gouvernement de Limousin, qui fut donné au duc de Berwick. Il ne le pardonna à l'un ni à l'autre, se plaignit d'eux amèrement, surtout du dernier, et n'a jamais vécu depuis avec lui qu'en froideur tout à fait marquée. C'est ainsi qu'on essaye de tourner les grâces en patrimoine.
Le mariage du prince de Talmont, frère du duc de la Trémoille, malgré la mésalliance et les cris de Madame, étendit personnellement pour lui les commencements d'avantages que leur grand'mère avoit habilement saisis, qui donneront lieu ici à une curiosité historique pour en