‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 263 sur 311 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Projet d'Ecosse. — Duc de Chevreuse ministre d'État incognito. — Projet de faire révolter les Pays-Bas espagnols. — Soupçons injustes de Ghamillart éclaircis par Boufflers; retour sincère de Ghamillart pour Bergheyck. — Ignorance et opiniâtreté surprenantes de Vendôme avec Bergheyck devant le Roi. — Principaux de la suite du roi d'Angleterre en Ecosse ; leur état et leur caractère. — Middleton et sa femme; leur état, leur fortune, leur caractère. — Officiers généraux françois de l'expédition ; Gacé désigné maréchal de France ; son caractère. — Départ du roi d'Angleterre, que la rougeole arrête à Dunkerque. — Il met à la voile. — Belle action du Vieux lord Greffin. — Espions h Dunkerque. — Le roi d'Angleterre battu d'une grande tempête. — Attente et désirs des Écossois. — Le roi d'Angleterre chassé en mer et combattu par la flotte angloise, qui déclare Gacé maréchal de France, et revient à Dunkerque; Gacé prend le nom de maréchal de Matignon. — Middleton et Fourbin causes du retour, et très-suspects. — Belle action du chevalier de Tourouvre. — Prisonniers • sur le Salisbury bien traités ; Lévy lieutenant général ; grandeur de courage de Greffin. — Époque des noms de chevalier de Saint-Georges et de Prétendant, demeurés enfin au roi Jacques III. — Entrevue du Roi et de la cour, débarquée et revenue à Marly, — Sage conduite de la reine Anne et de ses alliés.

Saint-Simon, v. 26

402 PROJET d'Ecosse. [1708]

Depuis longtemps un projet des plus importants frappoit secrètement à toutes les portes pour se faire écouter; son heure arriva enfin au dernier voyage de Fontainebleau, où il fut résolu, où les promoteurs, que je devinai à leurs démarches, me l'avouèrent sous le dernier secret, où j'en découvris un qui n'a été su que de bien peu de personnes intimes : c'est que le duc de Chevreuse étoit en effet ministre d'État, sans en avoir l'apparence et sans entrer au conseil. A la fin je m'en doutai : ses conférences si fréquentes à Fontainebleau avec Pontchartrain, Kaveu qu'ils me firent l'un et l'autre de ce qu'il s'y traitoit, les suites de cette affaire dans ce même voyage achevèrent de me persuader que je ne me trompois pas en croyant le duc de Chevreuse ministre. Je me hasardai de le dire nettement au duc de Beauvillicr, qui dans sa surprise me demanda avec trouble d'où je le savois, et qui enfin me l'avoua sous le plus profond secret. Dès le jour même, je me donnai le plaisir de le dire au duc de Chevreuse : il rougit jusqu'au blanc des yeux, il s'embarrassa, il balbutia; il finit par me conjurer de garder sur cela un secret impénétrable, qu'il ne put me dissimuler plus longtemps.

Je sus enfin par eux-mêmes qu'il y avoit plus de trois ans, même quatre, que les ministres des affaires étrangères, de la guerre, de la marine et des finances avoient ordre de ne lui rien cacher, les deux premiers de lui communiquer tous les projets et toutes les dépêches, et tous quatre de conférer de tout avec lui. 11 entroit très-souvent chez le Roi par les derrières, souvent aux heures ordinaires; il avoit des audiences du Roi longues dans son cabinet, tantôt retenu par le Roi, tantôt y restant de luimême quand tous en sortoient; quelquefois au dîner, mais presque tous les soirs au milieu du souper ; il venoit au coin du fauteuil du Roi. On se rangeoit alors pour les seigneurs ; le Roi, qui entendoit le mouvement, ne manquoit guère à se tourneç. pour voir qui arrivoit, et quand c'étoit M. de Chevreuse, la conversation se lioit bientôt,

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