CONTRE LES RÉFORMÉS DE GLUNI
conseil, où les causes de l'ordre de Cluni sont commises, qui fut soutenu de part et d'autre avec grande chaleur. Le cardinal le perdit en entier, et entra en furie. Sa famille renouvela les clameurs qu'on a vu ailleurs qu'ils firent sur la manière dont fut dressé l'arrêt de la coadjutorerie de Cluni pour l'abbé d'Auvergne ; les plaintes furent portées au Roi, qui fut pressé de manière que, contre toute règle, il voulut bien que l'affaire fût portée devant lui pour y être jugée de nouveau. Elle fut examinée par un bureau de trois conseillers d'État, devant qui elle fut rapportée par un maître des requêtes, et tous quatre vinrent un samedi après dînée chez le Roi, où le conseil de finances se trouva pour avoir des magistrats : le cardinal de Bouillon n'eut que trois voix pour lui ; l'affaire dura quatre heures, et l'arrêt du grand conseil confirmé en tous ses points. 11 est difficile d'exprimer la rage qu'il en conçut lorsqu'il apprit cette nouvelle, qui lui tourna tellement la tête qu'elle eut une part principale à ce qu'il exécuta depuis.
M. de Donzi, hors d'espérance d'être duc, avoit cherché à y suppléer par un mariage. Il le trouva dans la fille aînée de J.-B. Spinola, gouverneur d'Ath et lieutenant général des armées de Charles II, roi d'Espagne, qui en 1677 le fit faire prince de l'Empire, et le fit enfin grand d'Espagne de la première classe, pour un gros argent qu'il paya. Il n'eut point de fils, il n'eut que deux filles, dont l'aînée eut sa grandesse après lui, et que Donzi épousa, et prit d'elle en se mariant le nom de prince de Vergagne : il falloit craindre, à la vie qu'il menoit, de se méprendre et de dire Vergogne, L'autre fille épousa le frère de Seignelay. Ni l'une ni l'autre ne furent heureuses. Le prince de Chimay, beau-frère alors de Vergagne, fut fait en ce temps-ci grand aussi de première classe.
Puysieux, lieutenant général, gouverneur d'Huningue, à qui l'ambassade de Suisse avoit valu l'ordre, comme on Fa vu, et une des trois places de conseiller d'État d'épée,
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se lassa d'un emploi qui ne pouvoit plus le conduire à rien, et où il s'ennuyoit malgré Testime, Taffection, la considération qu'il s y étoit universellement acquise. On chercha qui y envoyer, et on trouva peu de gens qui s'y ofifrissent. Ufalloitla singularité de l'éducation de Puysieux avec le Roi, celle de sa grand'mère, l'alliance de sa mère, pour en tirer avec tout son esprit tout le parti qu'il en tira. Faute de mieux, Jarzé fut nommé, à la surprise de tout le monde. C'était un gentilhomme d'Anjou fort riche et fort avare, avec de l'esprit, de la lecture et quelques amis, mais fort peu répandu, et tout appliqué à ses affaires et à amasser, quoique sans enfants. Il avoit perdu un bras il y avoit plus de trente ans à la guerre, et n'avoit pas servi depuis, ni presque vu la cour. Apparemment qu'il s'ennuya, et qu'il voulut enfin tenter quelque fortune. Il n'étoit connu que par son père, qui est ce Jarzé qui, par l'aventure des capitaines des gardes aux Feuillants, fut un moment capitaine des gardes du corps à la place du vieux Charost, à qui la charge fut rendue tôt après. Cette aventure entre autres est très-bien détaillée dans les Mémoires de M"' de Motteville, et celle encore des folles amours du même Jarzé pour la Reine mère, qui le chassa, et dont il perdit sa fortune.
La promotion des deux lieutenants généraux des armées navales en fit faire une autre en descendant quelc[ue temps après, dont Rouvroy ne fut pas content. C'étoit un capitaine de vaisseau, bon officier et brave homme, qui seroit vice-amiral il y a longtemps, si son humeur incompatible, ses folles hauteurs, et son audace à piller partout ne l'avoient fait honnêtement chasser près de toucher au but : je dis honnêtement, mais toutefois, malgré ses plaintes et ses cris, sans aucune récompense. C'étoit un homme dont le père ou le grand-père obscur avoit apparemment trouvé le nom et les armes de Rouvroy meilleures à prendre dans le choix qu'il s'en proposoit, puisqu'il les prit sans en être ; le peu qu'ils étoient le fit longtemps ignorer. Ce Rouvroy-ci avoit deux sœurs; la
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beauté de Tune a fait longtemps du bruit; elle avoit été fille d'honneur de Madame, et Saint-Vallier, capitaine de la porte du Roi alors, Tépousa. L'autre suppléa par Tintrigue à la beauté ; elle fut aussi fille d'honneur de Madame; elle épousa un riche gentilhomme d'auprès de Cambray qui avoit la terre d'Oisy, dont il portoit le nom ; et toutes deux ont eu des enfants. Elles s'étoient données à Monsieur et à Madame pour être de même maison que nous. Leur frère se maria mal à leur gré ; elles firent ce qu'elles purent pour l'en empêcher : ne sachant plus qu'y faire, elles s'avisèrent de venir trouver mon père, dans l'espérance qu'il ne les désavoueroit pas en face, et qu'elles en tireroient protection pour empêcher ce mariage, tout près de se célébrer. Elles lui dirent qu'elles avoient recours à lui pour se plaindre de leur frère, et pour lui demander s'il souflfriroit qu'un homme qui avoit l'honneur d'être de sa maison se mariât de la sorte.
^Mon père, qui n'avoil jamais eu aucun commerce avec pas un d'eux, et qui étoit vif, prit feu, leur répondit tout net qu'il ne reconnoissoit ni lui ni elles, que jamais il n'avoit ouï parler de cette parenté, qu'il les déficit de la prouver, et que partant il ne se mêleroit point de leurs afifaires; il ajouta que c'étoit bien assez qu'il ne dît mot au nom de Rouvroy et à la croix de ses armes qu'ils portoient, sans lui venir parler impudemment d'une fausse parenté. Une abondance de larmes fut toute leur réponse, et elles s'en allèrent interdites, confuses, et enragées de l'Afifront qu'elles se venoient d'attirer. La scène se passa dans la chambre de ma mère, qui ne dit mot; j'y étois, et cela me frappa tellement, que je m'en souviens comme d'hier, maintenant que je l'écris. M"* de Saint- Vallier étoit lors mariée, dans la force de sa beauté, fort du grand monde, fort galantisée, et elle avoit tout l'esprit et le tour à profiter de tant d'avantages. Sa sœur étoit fille de Madame. Elles s'allèrent plaindre à Monsieur, qui se trouva à Paris, et firent grand bruit de leur aventure, que mon
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père méprisa parfaitement. Monsieur l'envoya prier de passer au Palais-Royal; il y raconta à lui et à Madame le fait, et ce qui s'étoit passé entre lui et ces femmes, de manière que Tun et l'autre en demeurèrent satisfaits, et leur conseillèrent de se taire dès qu'elles n'avoient point de preuves à montrer. Cela finit tout court de la sorte, et leur frère se maria.
Ce seroit ici le lieu d'expliquer mon nom et mes armes, et comment avec un nom que je ne porte point et la moitié des armes que j'écartèle, c'étoit prétendre en effet être de ma maison; la parenthèse en seroit trop longue : elle se trouvera mieux parmi les pièces*, pour ne pas interrompre le fil de la narration. Bien des années se passèrent sans plus en entendre parler. La personne que Rouvroy avoit épousée étoit fille de la sous-gouvernante des filles de Monsieur et de feu Madame sa première femme. Elle se trouva une personne d'esprit, de vertu, de douceur, et d'un véritable mérite, extrêmement bien avec M"' la princesse de Conti, et ne bougeant de chez elle, sur un pied d'amitié, d'estime et de confiance, et tout aussi aimée et comptée de M"* de Lislebonne, de M"** d'Espinoy et de M"* d'Urfé, et très-bien avec M"*' de Villequier, puis d'Aumont, et de Châtillon, sa sœur. Monseigneur même, qui, dans ces temps-là, ne bougeoit de chez M"* la princesse de Conti, prit de la bonté pour elle, et elle fut toujours de tout avec eux. A la fin le mari ou la femme s'ennuyèrent d'un état agréable à Versailles et à Fontainebleau, mais non à la cour. Pour en être, c'est-à-dire des fêtes et des voyages de Marly, il falloit pouvoir être admise à table et dans les carrosses, comme les femmes de qualité : c'est ce qui manquoit à l'agrément solide de sa vie, et c'est ce qui eût été de plein pied son mari étant de ma maison. Il se mit donc à me faire sa cour dans les galeries, puis à venir quelquefois chez moi les matins, en homme qui me faisoit sa cour comme à un ami de M. de