ANECDOTE SUR L^ABBÉ DE POLIGNAC
que je vous prédis qu*il en viendra à bout, si vous avez la simplicité de l'introduire. »
M. de Beauvillier rougit et se fâcha tout de bon : il me dit qu'il n'y avoit plus moyen de raisonner avec moi, que je soupçonnois tout, que je jugeois mal de tout le monde, qu'en un mot tout ce qui me passoit par la tête je croyois le voir, que rien ne me coûtoit, charité, jugements téméraires, imputations de desseins impossibles, que je ne lui persuaderois pas que l'abbé de Polignac eût ni la pensée, ni la volonté, ni, quand cela seroit, le pouvoir de le débusquer, quelque bien qu'il réussît auprès du jeune prince, et que pour fin il me prioit de ne lui parler jamais de l'abbé de Polignac. a Vous serez obéi, lui dis-je, et trèsponctuellement, mais à votre dam. Monsieur; je ne puis m'empêcher de vous le répéter pour la dernière fois, et de vous prier de vous en souvenir. » De là nous passâmes à d'autres choses. Il eut contentement : je ne lui nommai plus le nom de l'abbé de Polignac; je cessai aussi d'en parler à M. de Chevreusè. On verra que je fus prophète, et que M. de Beauvillier le reconnut humblement; il n'avoit pu se le dissimuler lors de ce que je vais raconter : il ne me l'avoit pas avoué encore ; mais ce qui lui étoit arrivé de conforme à ce que je lui avois prédit auroit dû le rendre pour une autre fois plus docile : il est vrai que l'excès de l'énormité le trompa. Reprenons maintenant au temps où nous étions, c'est-à-dire à Marly au sortir de Pâques.
Le hasard apprend souvent par les valets des choses qu'on croit bien cachées. Il s'en trouva des miens amis d'un sellier, à Paris, qui travailloit secrètement aux équipages de M*' le duc de Bourgogne pour la guerre, et qui eut l'indiscrétion de le leur dire et de les leur montrer, en leur recommandant fort le secret que lui-même ne gardoit pas. Us me le contèrent : cela m'ouvrit les yeux sur un voyage fort bizarre que Chamîllart étoit allé faire en Flandres avec Chamlay et Puységur. Il partit de Versailles le soir même du jour de Pâques, et il en arriva à
[1708] DUC DE BOURGOGNE DESTINÉ À l'ARMÉE DE FLANDRES. 437
Marly le soir du 20 avril, et fut douze jours en ce voyage. Sa santé très-languissante le rendit remarquable, et plus encore le temps où il partit : on étoit lors dans la plus grande inquiétude de l'entreprise d'Ecosse, et le roi d'Angleterre arriva à Saint-Germain le même soir que Ghamillart revint à Marly de Flandres. Ce jour étoit le vendredi, veille de celui où la duchesse du Lude vint apprendre au Roi, à sa promenade, que M"^ la duchesse de Bourgogne étoit blessée, et où se passa ce que j'en ai raconté ; elle accoucha le lundi suivant : toutes ces époques méritent d'être marquées.
Je fis mes réflexions sur la destination de M. le duc de Bourgogne ; je ne vis pour lui que le Rhin ou la Flandre, et ce voyage de Chamillart me décida pour la Flandre. Il y étoit allé en effet, comme je le sus depuis, pour disposer rélecteur de Bavière à aller sur le Rhin, pour laisser à M. le duc de Bourgogne l'armée de Flandres dans une conjoncture où on espéroit la révolte des Pays-Bas espagnols, de la révolution d'Ecosse; en quoi on faisoit la faute de se priver du secours qu'on se devoit promettre de l'affection de ces provinces pour l'électeur, qui les avoit si longtemps gouvernées, qui en étoit adoré, et qui eût été l'instrument le plus propre à donner vigueur à cette révolte une fois commencée. Chamillart rencontra Hough en chemin, qui lui apprit les contre-temps de la traversée du roi d'Angleterre, et le peu d'espérance d'aucun succès, dont le ministre fut tellement touché qu'il en demeura une partie de la nuit sur son lit immobile sans pouvoir se remuer. Il dépêcha au Roi, et continua son voyage, mais avec d'autres pensées que celles qu'il avoit eues jusqu'alors. Mais ce changement de face des affaires n'en produisit aucun dans Isr destination des généraux.
L'électeur eut grand'peine à quitter la Flandre : il y étoit avec décence dans les restes de son gouvernement, et par là même il y commandoit avec décence l'armée françoise ; là, il n'agissoit directement que contre la Hollande et
438 l'électeur de Bavière destiné au rhin. [1708]
TAngleterre, les Impériaux n'y étoient qu'auxiliaires. Sur le Rhin il étoit dépaysé, hors de son gouvernement, aux mains directement avec l'Empereur et l'Empire, dans la situation si personnellement ^jTâche use où il se trouvoit, qu'il étoit de son intérêt de n'aigrir pas, dans la perspective d'une paix tôt ou tard à faire. C'étoit de général naturel dans son gouvernement devenir général à gages et mercenaire, allant où on Fenvoyoit, et avilir sa dignité, que, dans ses disgrâces, il avoit si fort rehaussée. D'autre part, c'étoit avilir encore plus celle de Théritier nécessaire de la couronne, par montrer, en déplaçant l'électeur, que ce prince ne voudroit pas lui obéir. Après bien des représentations d'un prince sans ressource, Ghamillart eut recours à l'argent, quelque court qu'il en fût, et l'électeur, faute de pouvoir mieux, en prit pour sauter le bâton de l'armée du Rhin. Il eut huit cent mille francs payés comptant de gratification extraordinaire, outre ses pensions, ses subsides, et tout ce qu'il tiroit du Roi ; encore se repentit-il d'avoir cédé : il dépêcha un courrier après Ghamillart pour se rétracter, qui, dans l'embarras où cela le jeta, le lui renvoya avec promesse d'autres quatre cent mille [francs], qui firent les huit, parce qu'il n'en avoit donné d'abord que quatre; et cette augmentation fixa enfin la résolution forcée de l'électeur.
Berwick étoit de retour, et publiquement destiné à l'armée de Dauphiné, où Tessé commandoit dans ces provinces et pressoit fort son retour. Yillars étoit à Strasbourg, méditant le siège de Philisbourg, si l'affaire d'Ecosse eût réussi, pour favoriser celle des Pays-Bas. On a vu à quel point il s'étoit brouillé en Bavière avec l'électeur; il en étoit demeuré en ces termes depuis : nul moyen par conséquent de les remettre ensemble; aussi Ghamillart avoit eu ordre de lui proposer Berwick, qu'il accepta, et de lui promettre qu'on alloit faire revenir tout présentement Villars, à qui on donneroit l'armée de Dauphiné. J'explique ces choses un peu à l'avance; je les sus bientôt, avant leur déclaration, et je les préviens ici pour
n'en pas embarrasser le récit que je vais faire, dans lequel il auroit fallu mettre ces destinations que j'y sus. Pour le marché d'argent de l'électeur, je ne l'appris qu'après.