‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 289 sur 311 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Conversation curieuse avec le duc de Beauvillier sur la destination de Ms' le duc de Bourgogne. — Déclaration des généraux des armées. — Grand prieur en France, avec défense d'approcher de Paris et de la cour plus près que quarante lieues. — Maréchal de Matignon sert sous le duc de Vendôme ; éclat et réflexion sur cette nouveauté. — Vendôme à Clichy ; son étrange réception à Berghcyck, etc., que le ' Roi lui envoie. — Le Roi coupe plaisamment la bourse k Samuel Bernard.

Un des premiers soirs que nous fûmes arrivés à Marly, et qu'il faisoit fort beau, M. de Beauvillier, qui avoit envie de causer avec moi, me mena dans le bas du jardin, vers l'abreuvoir, où tout est à découvert et où on ne peut être entendu de personne. J'avois résolu de lui parler de la destination- de M^' le duc de Bourgogne, et ce fut là où je l'exécutai. Il fut étonné que je le susse; je lui en dis le comment : il me l'avoua, et me demanda si je ne trouvois pas cela fort à propos, et tout de suite m'en fit Téloge en gros comme de la seule bonne résolution à prendre. Ce fut alors que j'appris par lui l'objet du voyage de Chamillart en Flandres, et la disposition des généraux telle que je Tai racontée, et là aussi où je lui fis les objections sur l'électeur de Bavière que j'ai expliquées, sur quoi il me répondit qu'il avoit fallu tout faire céder à la nécessité d'envoyer M^' le duc de Bourgogne en Flandres. De là il se mit à enfiler les raisons en détail : il me dit que, dans le découragement des affaires, il étoit important de les remonter, et de donner une nouvelle vigueur aux troupes par la présence de l'héritier nécessaire ; qu'il étoit indécent qu'il languît dans l'oisiveté à son âge, tandis que sa maison brûloit de toutes parts ; que le roi d'Angleterre alloit à la guerre ;

qu'il étoit plus que temps que M. le duc de Berry la connût, et qu'il ne seroit pas soutenable de Ty envoyer, et en même temps de retenir son frère ; que la licence étoit montée en Flandres, et par ceux-là même qui la dévoient le plus empêcher, à un point qu'il n'y avoit plus de remède à y espérer que de l'autorité de ce prince; que cette licence étoit la cause principale de tous les malheurs, puisque la discipline et la vigilance sont l'âme des armées; qu'il étoit infiniment utile de profiter de tout ce que ce prince avoit montré en ses deux uniques campagnes de goût et de talent pour la guerre, afin de l'y former et de l'y rendre capable ; que le Dauphiné et l'Allemagne n'étant pas dignes de lui par le rien ou le peu qu'il y avoit à y faire, il n'y avoit que la Flandre où il pût aller ; que ces raisons étoient toutes si fortes qu'elles avoient enfin très-sagement déterminé.

J'approuvai fort ce qu'il me dit sur l'oisiveté des princes et l'utilité de les former à la guerre, mais j'osai contester tout le reste : je dis qu'il eût été fort à souhaiter que W le duc de Bourgogne eût continué de commander les armées, et je m'étendislà-dessus; maisje soutins qu'après une discontinuation de plusieurs campagnes, après tant de pertes et de malheurs, dans une nécessité de toutes choses, avec des troupes si accoutumées à se défier de la capacité de leurs généraux, et qu'à force de mauvaises conduites * on avoit mises dans l'habitude de [ne] plus tenir devant l'ennemi et de se croire d'avance toujours battues, un temps de défensive, et si triste, ne me sembloit pas propre pour remettre M«' le duc de Bourgogne à la tête d'une armée qui croiroit beaucoup faire que de ne pas reculer et de n'essuyer pas de fâcheuses aventures, dont les moindres deviendroient avec lui très-embarrassantes et très-afïligeantes ; que ce prince s'étoit accoutumé à un particulier qui ne convenoit point à la vie de l'armée et duquel il se déferoit malaisément; que la raison con-

1. Le manuscrit porte mauvaise au singulier, conduiiet au pluriel.

traire y feroit briller Monsieur son frère à son préjudice, chose infiniment dangereuse; mais que le pire de tous les inconvénients étoit celui de la présence du duc de Vendôme. « Eh I c'est précisément pour cela, interrompit le duc de Beauvillier, que la présence de M. le duc de Bourgogne est nécessaire : il n'y a que lui dont Tautorité puisse animer la paresse de M. de Vendôme, émousser son opiniâtreté, Tobliger à prendre les précautions dont la négligence a coûté souvent si cher et a pensé si souvent tout perdre; il n'y a que la présence de M. le duc de Bourgogne qui puisse réveiller la mollesse des officiers généraux, tenir en crainte l'exactitude de tous, en respect la licence effrénée du soldat, rétablir l'ordre et la subordination dans l'armée, que M. de Vendôme a totalement ruinés * depuis qu'il commande en Flandres. » Je ne pus m'empêcher de sourire de tant de confiance, ni de lui répondre avec assurance que rien de tout cela n'arriveroit, mais bien la perte de M»' le duc de Bourgogne.

Il seroit difficile de rendre quel fut l'étonnement du duc à cette repartie. Je me laissai interrompre, je demandai après d'être patiemment entendu, et je m'expliquai ensuite à mon aise. Je lui dis donc que, pour en juger comme je faisois, il n'y avoit qu'à connoître ces deux hommes, et à cette connoissance joindre celle de la cour, et d'une armée qui deviendroit cour, au moment que M»' le duc de Bourgogne y seroit arrivé; que le feu et l'eau n'étoient pas plus différents ni plus incompatibles que l'étoient M*' le duc de Bourgogne et M. de Vendôme, l'un dévot, timide, mesuré à l'excès, renfermé, raisonnant, pesant et compassant toutes choses, vif néanmoins et absolu, mais avec tout son esprit, simple, retenu, considéré, craignant le mal et de former des soupçons, se reposant sur le vrai et le bon, connoissant peu ceux à qui il avoit affaire, quelquefois incertain, ordinairement distrait et trop porté aux minuties ; l'autre, au contraire,

Page 1