Ci-dessus, p. 211 et suiyantes
peut souflFrir M*' la duchesse de Bourgogne. M"* de Lislebonne et M"* d'Espinoy sont les dominantes à Meudon; Monseigneur passe presque tous les matins seul chez elles : vous pensez bien qu'elles le veulent gouverner, et M. de Vaudemont par elles. Quant à présent, toutes ces personnes vivent entre elles dans la plus intime union ; c'est un groupe qui ne fait qu'un : c'est leur intérêt pour posséder seuls Monseigneur et en écarter tout autre pour le solide, et cet intérêt subsistera tant que le Roi vivra, sauf après que Monseigneur sera sur le trône à tirer chacun pour soi aux dépens des liaisons anciennes, et ce sera à qui demeurera en principale possession d'un prince trop borné pour choisir, et plus encore pour voir rien par soi-même ; mais en attendant l'union subsistera par le même intérêt de n'y laisser ancrer personne. Excepté Madame la Duchesse, qui n'a jamais aimé que pour le plaisir, vous n'ignorez pas les liaisons de tous ces autres personnages avec M. de Vendôme; vous en avez eu les plus grandes preuves d'Italie et depuis. Voilà donc des personnages sur qui il peut solidement compter aujourd'hui ; et lui par lui-même, et chacun de ces autres personnages chacun par soi, à plus forte raison tous ensemble, sont les maîtres de Chamillart; et vous ne pouvez vous dissimuler à vous-même qu'ils lui feront voir tout dans le point précis qu'ils voudront, et que leur autorité sur lui et leur artifice prévaudra sur lui, et à vous et à toute autre considération. Chamillart de plus est livré à M. du Maine, et M. du Maine par Vendôme est à eux. Mais ce n'est pas tout : M»' le duc de Bourgogne touche à vingt-six ans; à cet âge son esprit, sa vertu, son application lui ont acquis une réputation en Europe, et les plus grandes espérances des François. Il a réussi en ses deux seules campagnes; il réussit plus encore dans le conseil. La cour le regarde avec une vénération dont elle ne se peut défendre, quoique en crainte de l'austérité de ses mœurs, laquelle a déjà importuné le Roi en plus d'une occasion, et qui met
avec lui Monseigneur en une sorte de malaise qui se fait souvent sentir. Un héritier de la couronne devenu Dauphin avec ces avantages, et continuant de réussir comme il a commencé, initié dans tous les conseils et dans toutes les affaires, n'est-il pas tout naturellement Tâme du gouvernement et de' la distribution des grâces, sous un père devenu roi vieux sans s'être jamais instruit ni appliqué? Qui des ministres, des princes, des courtisans osera être son émule? Qui d'eux, au contraire, n'en dépendra pas pour le présent et osera tirailler rien contre lui auprès du Roi son père ? Qui, de plus, à la taille et à l'âge de ce père ne redoutera pas une prompte fin de son règne, qui mettra entre les mains du fils la souveraine puissance à découvert, et les livrera tous à son bon plaisir? Je conviens que cette dernière raison devroit retenir tout le monde, mais que ne peut point l'audace et l'ambition, qui veut toujours agir, parvenir, acquérir, gouverner, qui s'enivre du présent , qui espère et s'étourdit sur l'avenir , qui se mécompte sur sa puissance et sur l'étroit et le timide d'une vertu dont ils ignorent l'étendue et la lumière, en un mot de gens entraînés par la violence de leurs désirs ? Tels sont ceux dont il s'agit ici, qui, pour gouverner Monseigneur devenu roi, ont l'intérêt le plus pressant d'empêcher que son fils ne le gouverne, qui n'en seront plus à temps si la mort du Roi trouve ce prince dans la réputation où nous le voyons, et qui pour cela n'ont d'autre ressource qu'à tout hasarder pour la lui arracher duwivant du Roi, et pour le mettre dans le plus triste état où il leur soit possible de le réduire. Je pense. Monsieur, continuai-je, avoir démontré leur intérêt; ce ne seroit pas les connoître que de douter de leurs désirs, quand leur conduite explique si parfaitement leurs vues ; et ce seroit être aveugle sur l'intérêt de tout ce qui est monstrueux à l'égard de Dieu et même des hommes, que de douter du tremblement des bâtards à l'égard d'un prince aussi religieux que M*' le duc de Bourgogne, pour leurs rangs qui blasphèment, et leurs établissements qui effrayent. Vous
connoissez Tesprit, le manège, les artifices, Tapplication continuelle de M. du Maine ; elles n'ont de contradictoire que la timidité, la passion pour lui de M"* de Maintenon, et le foible du Roi pour Tun et l'autre. Les ténèbres, de plus, de ses manèges, la rassurent; Taudace et Fesprit, la position, les succès de M. de Vendôme le fortifient; la fougue et l'impétuosité de sa femme le pousse. Toutes ces vérités sont si claires que vous n'en sauriez nier pas une : vous n'avez qu'un retranchement, c'est la possibilité d'une exécution aussi étrange à concevoir qu*un anéantissement d'un prince tel en tous genre qu'est M" le duc de Bourgogne.
« Le monstrueux. Monsieur, est qu'un tel projet se puisse présenter à l'esprit; quelque difficile qu'en soit l'exécution, elle l'est moins que d'oser se la mettre dans la tête : il faut pour arriver à ce but des conjonctures qui ne se peuvent rencontrer dans l'uni de la vie ordinaire de la cour ; mais à la guerre, à la tête de troupes découragées, sans discipline, manquant de force choses, dans la funeste habitude des plus tristes revers, avec un général dont la licence, la puissance, l'habitude lui ont acquis le cœur du soldat et du bas-officier, la terreur des autres, et personnellement intéressé à perdre le jeune prince, avec toute l'audace et les appuis qui le peuvent assurer, les occasions s'en peuvent trouver, et creuser de ces abîmes auxquels il n'est guère naturel de s'attendre et qui font l'étonnement des nations. Rendre la vertu importune, puis ridicule, dans une armée où personne ne la connoît plus ; montrer en odieux le jeune censeur de la licence qui a lié à soi les officiers généraux et particuliers ; faire redouter les exemples, sans lesquels on ne peut arrêter les désordres, et les donner comme cruauté; tourner l'application et l'exactitude si nécessaires en petitesse, en ignorance, en défaut des premières notions et de toute lumière; présenter les précautions comme timidité, comme crainte déplacée, qui dispose à mal juger du courage d'esprit et du caractère du juge-
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ment; proposer des partis téméraires qu'on seroit bien fâché qu'on prît, mais dont on dispute avec opiniâtreté pour s'en avantager avec les ignorants et les sots, qui font le plus grand nombre, pour ne pas dire le total à fort peu près en ces matières, et rejeter sur le jeune prince les conseils qu'on appelle timides, et qu'on donne bientôt pour lâches, avec le contraste du bouillant de l'âge et du désir de gloire d'un jeune homme qui devroit avoir besoin d'être retenu, et qui retient au contraire un général plein de capacité et d'expérience; avoir des émissaires qui, sans être dans le secret, débitent tout ce qu'on veut, écrivent, crient; en avoir à la ville, à la cour, qui font l'écho; susciter des disputes, des contrariétés qui produisent des dits, des contredits, des procès pour ainsi dire, qui se répètent et se déguisent avec artifice en se débitant ; en un mot, vouloir toujours le contraire de ce que veut le prince, pour se plaindre, pour jeter toute faute sur lui, pour faire crier; et surtout vouloir se battre contre toute raison, et en manquer l'occasion quand elle se présente, pour affubler le prince de poltronnerie, et le déshonorer après y avoir préparé par tout ce que je viens d'exposer, et ne se pas mettre en peine des suites pour l'armée et pour l'État, afin d'écraser mieux le prince sous le poids : voilà. Monsieur, ce qui se présente à moi de très-possible à un homme aimé, gâté, révéré, appuyé, maître passé en audace, en artifice et en sacrifices de tout à soi-même. Alors le cri de l'armée retentira dans la ville, dans le royaume, dans la cour. Monseigneur sera paqueté* contre son fils, et le premier à lui jeter la pierre ; le courtisan qui craint déjà son austérité, sera ravi de pousser de main en main cette pierre, qu'il ne craindra plus, maniée par Monseigneur même. Si cela arrive, que jugez- vous que feront les personnes que j'ai nommées? Quel parti n'en tireront-elles pas? et avec quel art ne feront-elles pas jouer tous leurs ressorts de derrière les tapisseries? M"* la
1. Paqueter^ au figuré, exciter contre, tromper au sujet de. {Dictionnaire de M. Littrè.)
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duchesse de Bourgogne pleurera, mais il faudra des raisons, non des larmes; qui les produira contre ce torrent? qui osera se montrer à la cabale pour en être sûrement la victime tôt ou tard? M"* de Maintenon sera affligée pour sa princesse, mais persuadée par M. du Maine ; le Roi, outré, écoutera les traits adroits, ménagés, obscurs de ce cher lils de ses amours ; et les principaux valets intérieurs séduits par la familiarité de Vendôme, par les caresses de M. du Maine, et de tout temps blessés du sérieux du jeune prince avec eux, si fort en contraste avec les manières du Roi et de Monseigneur pour eux ; la mode, le bel air, sera d'un côté avec un flux de licence, le silence de l'autre et la solitude. Tout cela. Monsieur, ne me paroît ni impossible ni éloigné, et si, indépendamment de tant de machines manifestement dressées par l'intérêt le plus pressant, il arrive une aventure malheureuse en Flandres, de celles dont Tltalie, l'Allemagne, la Flandre même n'ont que trop et trop fraîchement donné les plus cruelles expériences, vous verrez M. de Vendôme en sortir glorieux, et W le duc de Bourgogne perdu, et perdu à la cour, en France et dans toute l'Europe. »
M. de Beauvillier, avec toute sa douceur et sa patience, eut grand'peine à me laisser dire jusqu'à la fin; puis, avec une gravité sévère, me reprit de me laisser aller de la sorte à des idées bizarres et sans possibilité, dont le fondement n'étoit en moi que le dégoût des défauts de M. de Vendôme, l'aversion de son rang et de sa naissance, et l'impatience de la faveur dans laquelle je le voyois; que tel qu'il pût être, il ne s'aveugleroit pas assez pour se risquer en lutte contre l'héritier nécessaire de la couronne, dont la réputation étoit la consolation des François, l'espérance de la cour, la surprise du monde, tout ennemi qu'il est de la vertu, que le Roi, malgré ce que j'avois remarqué, aimoit avec quelque chose de plus encore que de l'estime, et que tous respectoient, dont l'épouse faîsoit tout son plaisir intérieur et celui de M"* de Maintenon,
un prince enfin que tout le monde ne pouvoit s'empêcher de respecter, et dont ce peu qu'il disoit dans le conseil ou dans des occasions étoit recueilli avec une attention surprenante et portoit un véritable poids. Le duc reviht encore, et avec un peu d'amertume, sur mes préventions, sur l'excès où mon imagination et mes aversions les portoient, et sur, non pas l'ineptie, car il étoit trop mesuré pour employer ce terme, mais il m'en fit bien sentir la valeur, de se laisser aller à l'idée qu'il fût possible de concevoir le projet, et plus encore de pouvoir l'exécuter,, de perdre le fils aîné et héritier de la maison, qui le demeureroit toujours quoi qu'on pût faire, et qui régneroit à son tour. Je lui répondis que, sans être persuadé par ses raisons contre les miennes, je me soumettois à ses lumières, surtout pour un parti pris et arrêté et sur lequel il n'y avoit plus à délibérer, mais que je me serois reproché de [ne] lui avoir pas confié mes craintes, que personne ne souhaitoit plus ardemment que moi qui n'eussent pas lieu. Il se rasséréna, et se mit à me parler de la conduite que M«' le duc de Bourgogne devoit se proposer à l'armée, dont nous convînmes aisément comme très-importante, comme de s'appliquer et de s'instruire beaucoup, mais hors de son cabinet, par la conversation avec les meilleurs officiers généraux, des promenades pour reconnoître les pays, les marches, les fourrages, les camps, les positions des gardes et des postes, se communiquer fort aux officiers, parler aisément à tous ; distinguer ceux qui le méritoient à divers égards, entrer dans le détail des troupes, avec un grand soin d'éviter le petit et la minutie, se montrer familièrement et souvent à elles, être gracieux en tout temps, et à table être gai, sans donner lieu à une liberté peu respectueuse et à la tenir trop longtemps, témoigner à M. de Vendôme toutes sortes d'égards et de confiance, l'apprivoiser, ne rien voir de ce qui ne devoit pas être aperçu, beaucoup moins en ouvrir la bouche ni la laisser ouvrir en sa présence, mais conserver, parmi ces manières, dignité, gravité, supériorité et autorité. Saint-Siiion y. 29
Nous déplor&nies le plus que pitoyable accompagnement de ces princes : d'O et Gamaches pour M"* le duc de Bourgogne, desquels j'ai suffisamment parlé ailleurs pour n'avoir rien à y ajouter; et pour M. le duc de Berry, Razilly seul, bon homme, droit, vrai, plein d*honneur, mais d'un esprit médiocre, et qui, élevé pour TËglise, marié par la mort de son frère aîné trop tard pour entrer dans le service, faisoit à la lettre sa première campagne avec ce prince. Un particulier auroit eu soin de mieux accompagner ses fils. Nous nous séparâmes de la sorte, moi toujours si persuadé que je ne pus m'empêcher de témoigner en gros mes craintes au duc de Cbevreuse, je dis en gros, en le renvoyant là-dessus à M. de Beauvillier, parce qu'à la façon dont j'étois avec eux, parler à l'un c'étoit aussi parler à l'autre; aussi le trouvai-je plein des mêmes espérances que son beau-frère, et dans la même conviction que lui sur cette campagne de M»' le duc de Bourgogne, et plus encore, s'il se pouvoit, par son penchant naturel à tout voir en bien et à tout espérer. L'un et l'aulre contèrent cette conversation aux duchesses leurs femmes, pour qui ils avoient peu de secrets, et H. de Beauvillier, plus scandalisé encore qu'il n'avoit voulu me le paroître, s'en plaignit à la duchesse de Saint-Simon. Je lui promis, pour l'apaiser, que je ne lui en parlerois plus, à condition aussi qu'il me promettroit de n'oublier rien de tout ce que je lui avois dit làdessus.
Chamillart ne faisoit qu'arriver de Flandres, où, sur le courrier de repentir de l'électeur, on envoya Saint-Frémont l'exorciser avec les quatre cent mille livres de plus dont j'ai parlé : enfin il consentit de nouveau; le courrier de Saint-Frémont en arriva la nuit du dimanche au. lundi 30 avril. Chamillart en porta la nouvelle au Roi ce môme lundi matin à Marly, où nous étions encore, où le jour même, de peur de variation, le Roi déclara les généraux de ses armées comme je les ai dits ci-dessus, et fit dépêcher un courrier à Villars pour le faire revenir de Strasbourg et lui apprendre sa destination nouvelle. Le duc de
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Noailles retourna en Roussillon commander une poignée de monde avec titre de général, et un seul maréchal de camp sous lui. Le Roi déclara en même temps que M. le duc de Berry, mais comme volontaire seulement, accompagneroit Monseigneur son frère, et les trois seuls hommes de leur suite que j'ai dits. Il déclara aussi que le roi d'Angleterre feroit la campagne en Flandres, mais dans un entier incognito, sous le nom de chevalier de Saint- Georges. ViUars, attaché à ses sauvegardes, ne se contraignit point sur son déplaisir de quitter TAllemagne. Berwick, plus mesuré, n'en eut pas moins de se voir un maître, et un maître si différent de lui en mœurs, en conduite, en vie journalière, environné d'une petite cour qu'il falloit ménager, et l'un et l'autre de fort mauvaise humeur de quitter la Flandre.
Quatre jours avant cette déclaration, M. de Vendôme, qui étoit dans le secret, et qui avoit travaillé deux heures avec Ghamillart chez M"* de Maintenon avec le Roi, s'en alla passer quatre jours chez Duchy, frère de Plenœuf, à Belesbat, avec ses plus familiers, d'où il poussa chez lui à la Ferté-Alais, où son frère le grand prieur se rendit, nouvellement revenu de Gênes, d'où l'ennui l'avoit chassé et le peu de satisfaction sur ses prétentions de rang et de distinctions. 11 avoit eu permission de revenir en France où il voudroit, à condition de n'approcher de Paris ni de la cour plus près de quarante lieues, excepté pourvoir son frère un jour ou deux ^ la Ferté-Alais. L'entrevue fut assez fraîche, et la séparation avec peu de satisfaction réciproque : ils ne se sont guère revus depuis. M. de Vendôme revint à Marly le 1" mai, et y demeura jusqu'au 4. Ces bagatelles de dates sont importantes. Dans ce court intervalle, il travailla plusieurs fois avec ^ Ghamillart, tantôt chez M*' le duc de Bourgogne, tantôt avec le Roi et le même ministre chez M"* de Maintenon, et Puységur fut admis en ces conférences.