RiitiiéM, au manuscrit
442 CONVERSATION AVEC BEACVILLIER. [1708]
hardi, audacieux, avantageux, impudent, niéprisant tout, abondant en son sens avec une confiance dont nulle expérience ne Tavoit pu déprendre , incapable de contrainte, de retenue, de respect, surtout de joug, orgueilleux au comble en toutes les sortes de genres, acre et intraitable à la dispute, et hors d'espérance de pouvoir être ramené sur rien, accoutumé à régner, ennemi jusqu'à l'injure de toute espèce de contradiction, toujours singulier dans ses avis et fort souvent étrange, impatient à l'excès de plus grand que lui, d'une débauche également honteuse et abominable, également continuelle et publique, dont même il ne se cachoit pas par audace, ne doutant de rien, fier du goût du Roi si déclaré pour lui et pour sa naissance, et de la puissante cabale qui l'appuie, fécond en artifices avec beaucoup d'esprit, et sachant bien à qui il a affaire, tous moyens bons, sans vérité, ni honneur, ni probité quelconque, avec un front d'airain qui ose tout, qui entreprend tout, qui soutient tout, à qui l'expérience de l'état où il s'est élevé par cette voie confirme qu'il peut tout, et que pour lui il n'est rien qui soit à craindre ; que cette ébauche de portrait de ces deux hommes étoit incontestable, et sautoit aux yeux de quiconque avoit un peu examiné l'un et l'autre par leur conduite et par les occasions qu'ils ont eues de se montrer tels qu'ils sont; que cela étant ainsi, il étoit impossible qu'ils ne se brouillassent, et bientôt, que les aflfairesn'en souffrissent, que les événements ne se rejetassent de l'un sur l'autre, que l'armée ne se partialisât, que le plus fort ne perdit le plus foible; et que ce plus fort seroit Vendôme, que nul frein, nulle crainte ne retiendroit, et qui avec sa cabale perdroit le jeune prince, et le perdroit sans retour; que le vice incompatible avec la vertu rendroit la vertu méprisable sur ce théâtre de vices, que l'expérience accableroit la jeunesse, que la hardiesse dompteroit la timidité, que l'asile de la licence, et l'asile par art, pour se faire adorer, en rendroit odieux le jeune censeur, que le génie avantageux, audacieux, saisiroit tout, que les artifices soutien-
droient tout, que Tarmée, si accoutumée au crédit et au pouvoir de l'un et à l'impuissance de l'autre, abandonneroit en foule celui dont rien n'étoit à espérer ni à craindre, pour s'attacher à celui dont l'audace seroit sans bornes, et dont la crainte avoit tenu glacée toute l'encre d'Italie, tant qu'il y avoit été.
M. de Beauvillier, qui avec toute sa sagesse et sa patience, commençoità en être à bout, voulut ici prendre la parole; mais je le conjurai de vouloir bien m'écouter jusqu'au bout sur une affaire qui en entraînoit tant d'autres. « Mais est-il possible, me dit-il, qu'il vous reste encore quelque chose? — Et quelque chose, répondis-je, de plus important encore, si vous voulez bien m'en- donner le temps. » Je lui dis qu'après avoir traité l'armée, il faUolt venir à la cour. Mais pour m'entendre ici, il faut se souvenir de sa situation, et surtout de ce que j'ai expliqué, p. 275*, de M"* de Lislebonne, de M"* d'Espinoy, dies mêmes encore, de leur oncle de Vaudemont, p. 643 et suivante^*, de leur union avec M"* Ghoin et Madame la Duchesse d'une part, avec MM. du Maine et de Vendôme de l'autre, de leur autorité sur Ghamillart, de M""* de Soubise, et de M"' de Maintenon à l'égard de toutes ces personnes.
Je dis donc à M. de Beauvillier qu'il falloit ajouter à tout ce que je venois de lui représenter la part qu'y pouvoient prendre les cabales de la cour : « Le Roi, Monsieur, a soixante-dix ans, et vous savez qu'on se porte toujours sur le futur, surtout quand on n'espère pas de changer le présent. M"* Ghoin n'a que de la sécheresse pour M*' et M"* la duchesse de Bourgogne; elle gouverne Monseigneur. Entre M. le prince de Gonti et M. de Vendôme, qui ont toute leur vie été les deux émules de l'amitié de ce prince, vous jugez bien pour qui elle est, après ce qui lui est arrivé. Madame la Duchesse le veut aussi gouverner, et vous' voyez tout ce qu'elle fait et combien elle réussit auprès de lui. Vous n'ignorez pas aussi qu'elle ne