‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 297 sur 311 · LE ROI COUPE PLAISAMMENT LA BOURSE · texte numérisé non relu

LE ROI COUPE PLAISAMMENT LA BOURSE

qu'il avoit mandé pour dîner et travailler avec lui. C'étoit le plus riche de TEurope, et qui faisoit le plus gros et le plus assuré commerce d'argent. Il sentoit ses forces, il y vouloit des ménagements proportionnés, et les contrôleurs généraux, qui avoient bien plus souvent affaire de lui qu'il n'avoit d'eux, le traitoient avec des égards et des distinctions fort grandes. Le Roi dit à Desmarets qu'il étoit bien aise de le voir avec M. Bernard, puis tout de suite dit à ce dernier : « Vous êtes bien homn\e à n'avoir jamais vu Marly, venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Desmarets. » Bernard suivit, et pendant qu'elle dura, le Roi ne parla qu'à Bergheyck et à lui, et autant à lui qu'à l'autre, les menant partout et leur montrant tout également, avec les grâces qu'il savoit si bien employer quand il avoit dessein de combler. J*admirois, et je n'étois pas le seul, cette espèce de prostitution du Roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Bernard. Je ne fus pas longtemps sans en apprendre la cause, et j'admirai alors où les plus grands rois se trouvent quelquefois réduits.

Desmarets ne savoit plus de quel bois faire flèche ; tout manquoit et tout étoit épuisé. Il avoit été à Paris frapper à toutes les portes : on avoit si souvent et si nettement manqué à toutes sortes d'engagements pris et aux paroles les plus précises, qu'il ne trouva partout que des excuses et des portes fermées. Bernard, comme les autres, ne voulut rien avancer : il lui étoit beaucoup dû ; en vain Desmarets lui représenta l'excès des besoins les plus pressants et l'énormité des gains qu'il avoit faits avec le Roi, Bernard demeura inébranlable. Voilà le Roi et le ministre cruellement embarrassés. Desmarets dit au Roi que, tout bien examiné, il n'y avoit que Bernard qui pût le tirer d'affaires, parce qu'il n'étoit pas douteux qu'il n'eût les plus gros fonds et partout, qu'il n'étoit question que de vaincre sa volonté, et l'opiniâtreté même insolente qu'il lui avoit montrée, que c'étoit un homme fou de vanité, capable d'ouvrir sa bourse si le Roi daignoit le flatter.

[1708] i SAMUEL BERNARD. 459

Dans la nécessité si pressante des affaires, le Roi y consentit, et pour tenter ce secours avec moins d^îndécence et sans risquer de refus, Desmarets proposa Texpédient que je viens de raconter. Bernard en fut la dupe ; il revint de la promenade du Roi chez Desmarets tellement enchanté, que d'abordée il lui dit qu'il aimoit mieux risquer sa ruine que de laisser dans l'embarras un prince qui venoit de le combler, et dont il se mit à faire des éloges avec enthousiasme. Desmarets en profita surle-champ , et en tira beaucoup plus qu'il ne s'étoit proposé.

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