‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 304 sur 311 · PLAGE DES BÂTIMENTS · texte numérisé non relu

PLAGE DES BÂTIMENTS

Roi les contrastes des payements. Les trois que je sais qui demandèrent furent le premier écuyer, qui ne s'en cacha pas à moi, la Vrillière, qui me le confia, et d'Antin. Le Premier avoît Testime et la familiarité du Roi, et sa confiance sur des détails d'argent qui n'avoient point de tiers, indépendamment de ceux de la petite écurie. Il entendoit les bâtiments, les prix ; il avoit du goût, de l'honneur, de la fidélité, de l'exactitude. La confiance de Louvois, l'autorité qu'il s'étoit conservée dans cette famille, et qui lui étoit restée de la considération de son père, toutes ces choses lui en avoient fait oublier l'origine et la modestie. 11 étoit» gendre et beau-frère des ducs d'Aumont. Avec Tordre et une belle charge après son père, il s'étoit mis dans la tête de se faire duc. Les bâtiments lui donnoient des entrées et des privances continuelles; il espéroit d'en profiter pour cette élévation. La Vrillière avoit une charge de secrétaire d'Ëtat, qui, pour parler comme en Espagne, se pouvoit appeler caponne*. Il étoit réduit aux provinces de son département depuis que la révocation de redit de Nantes, et ses suites, avoit anéanti les affaires de la religion prétendue réformée, qui avoit fait le département particulier de cette charge. Nul n'y étoit devenu ministre d'État. Il étoit compté pour fort peu, parce qu'on ne compte guère les gens à la cour, surtout ceux dont tout l'état n'est que de se mêler d'affaires, que par celles qu'on peut avoir à eux. Son désir, au défaut d'importance, étoit donc de relever sa charge par la privance et par la relation de toutes les heures avec le Roi, qu'il auroit trouvées en faisant un département à sa charge des bâtiments et de tout ce qui en dépend, et qu'un secrétaire d'État en familiarité et en faveur sait bien étendre. Il flvoit beaucoup de goût et de connoissance pour bien faire cette charge, et il la souhaitoit passionnément.

Le premier écuyer et lui craignirent d'Antin plus

i. Voyez tome I, p. 328, note 1.

[1708] SINGULIÈREMENT DONNÉE A d'ANTIN. 467

que nul autre. 11 vôuloit s'approcher intimement du Roi de quelque façon que ce pût être; il vouloit aller à tout, et son esprit étoit capable de tout. Il avoit déjà, comme on l'a vu, tâché d'être fait duc à la mort de son père : sa naissance ne s'y opposoit pas; Il n'avoit plus M"* de Maintenon contraire depuis la mort de sa mère; elle n'étoit pas même éloignée de l'approcher du Roi, par rapport aux bâtards; ceux-ci le portoient à découvert, et les Noailles aussi, qui étoient lors dans la plus haute faveur : chacun d'eux croyoit y trouver son compte, et le passage par Petit-Bourg les encourageoit à le servir; mais il avoit beaucoup d'esprit, chose en général que le Roi craignoit et éloignoit de sa personne, et une réputation de prendre comme il pouvoit, bien dangereuse pour les bâtiments. Rien toutefois ne les rebuta, et Monseigneur, que cette dernière raison devoit arrêter, comme on va voir, plus que personne, se laissa gagner par Madame la Duchesse • et entraîner par ce qu'il compta du crédit qui portoit d'An tin jusqu'auprès de M"* de Maintenon à oser pour la première fois de sa vie témoigner au Roi, à son âge, qu'il desiroit les bâtiments à d'Ântin. L'affaire traînoit, et cela même donnoit espérance aux rivaux. Le premier écuyer vint une après-dînée dans ma chambre, venant de mettre le Roi dans son carrosse. Il nous trouva M"" de Saint- Simon et moi seuls ; ce qui avoit dîné avec nous étoit déjà écoulé. Dès que la porte fut fermée, il me dit d'un air de ravissement que pour le coup il croyoit d'Antin solidement exclu, malgré tous ses appuis. Il nous conta qu'il savoit, par les valets intérieurs qui l'avoient vu, que le Roi avoit dit ce même jour-là à Monseigneur qu'il avoit une question à lui faire, sur laquelle il vouloit savoir la vérité de lui : « Est-il vrai, ajouta-t-il, que, jouant et gagnant gros, vous avez donné votre chapeau à tenir à d'Antin, dans lequel vous jetiez tout ce que vous gagniez, et que le hasard vous ayant fait tourner la tête, vous surprîtes d'Antin empochant votre argent de dedans le chapeau? » Monseigneur ne répondit mot,

468 PLACE DES BÂTIMENTS DONNÉE À d'aNTIN. [1708]

mais regardant le Roi en baissant la tête, témoigna que le fait étoit vrai, a Je vous entends, Monseigneur, dit le Roi, je ne vous en demande pas davantage; » et sur cela se séparèrent, et Monseigneur sortit à Tinstant du cabinet. Nous conclûmes, comme le premier écuyer, que cette question n'étoit faite que par rapport aux bâtiments, et qu'après cet éclaircissement d'Ântin en étoit très-certainement revenu. Le lendemain, la Vrillère me dit la même chose, transporté de joie de se pouvoir compter délivré d'un compétiteur si dangereux.

Le quatrième jour, qui étoit un dimanche, tout à la fin de la matinée, le premier écuyer vint chez moi, et m'apprit que d'Antin avoit les bâtiments. Il étoit furieux, avec tout son froid et sa sagesse, peut-être moins de s'en voir éconduit que de ce qui se pouvoit attendre d'une telle foiblesse, après la réponse de Monseigneur. Et puis raisonnez conséquemment dans les cours! Le Roi eut l'égard pour Monseigneur de vouloir que ce fût de lui que d'Ajitin apprît sa fortune : son transport de joie fut plus fort que lui; il s'y livra, il dit que c'étoit à ce coup que le sort étoit levé, qu'il n'étoit plus en peine de sa fortune. 11 eut toutes les entrées qu'avoit Mansart, il les élargit même, et bientôt il sut subjuguer le Roi, et l'amuser. Il n'en fut pas moins assidu auprès de Monseigneur, ni moins souvent avec les bâtards, surtout avec Madame la Duchesse ; il n'en joua pas moins : en un mot, quatre corps n'eussent pas suffi à sa vie de tous les jours. Il fut plaisant qu'un seigneur comptât, et avec raison, sa fortune assurée par les restes, en tout estropiés, d'un apprenti* maçon, en titre, en pouvoir, en appointements réduits à un tiers. Ce fut une sottise ; il eut bientôt après plus d'autorité et de revenu que Mansart, mais en s'y prenant d'une autre manière. En bref, il devint personnage, et le fut toujours depuis de plus en plus.

La Frette mourut en ce temps-ci fort subitement. J'ai

Page 1