Il n*hésita point à lui dire
cœur, et, baissant un peu la voix, que c'étoit une chose indigne et odieuse.
Le lendemain au soir, M"* de Soubise, supérieure aux événements et au cri public, vint attendre le Roi, peu accompagnée, comme il alloit passer chez M°* de Maintenon. Elle lui demanda que Tarrêt fût communiqué à M. de Guémené avant d'être signé, et l'obtint • sur-le-champ , nonobstant les ordres qu'on vient de voir que le Roi, en décidant, avoit donnés au chancelier. 11 en résulta des discussions, où à la fin le duc de Rohan ne perdit rien.
Rien n'égala l'amertume des Rohans. Ils ne la purent si bien contenir qu'il ne leur échappât des plaintes aigres contre le duc de Beauvillier, qui s'étoit, disoient-ils , rendu maître des voix de tous ses amis au conseil, et qui avoit instruit W le duc de Bourgogne à y faire un plaidoyer contre eux. La chose étoit bien éloignée de l'austérité des mœurs de M. de Beauvillier, mais la vérité étoit que ses amis, excepté Desmarets, avoient, par un hasard qui n'avoit de source qu'en leurs seules lumières, tous été pour Je due de Rohan. Cette licence, qui fut relevée, mit M. et M"* de Soubise et leurs enfants dans une grande peine : il fallut s'excuser, se dédire, en venir aux justifications, aux déguisements, aux pardons avec le prince et le gouverneur. Le soulèvement général les toucha profondément, surtout l'abandon des Bouillons, leurs semblables, qui ne voulurent point participer avec eux au déchaînement public, et les propos des Lorrains, qui, parents, des Chabots et toujours en dépit de similitude avec des seigneurs qui ne sont pas comme eux de maison souveraine, ne les épargnèrent pas en cette occasion.
Il s'en présenta bientôt une autre, qui les jeta dans un cruel embarras. Guémené relevoit en juveigneur du duc de Rohan, qui, pour les biens, représentoit l'aîné de la maison. Le prince de Guémené n'en avoit point rendu de foi et hommage, et Jusqu'alors M. de Rphan l'avait souf-
80 BRANCHE DU GUÉ DE l'iSLE, OU DU POULDUC, [1706]
fert. A cet éclat il saisit féodalement cette terre, qui est de quinze mille livres de rente. Nul moyen de s'y opposer ni d'en empêcher Tefifet, qui est la perte entière des fruits, c'est-à-dire de la totalité du revenu, que par rendre la foi et hommage. Pour la rendre, il falloit que le prince de Guémené allât en personne en Bretagne se mettre à genoux, sans épée ni chapeau, devant le duc de Rohan, lui prêter foi et hommage en cet état, et pour cette fois n*en pas avoir la main chez lui. C'est à quoi le duc de Rohan le voulut réduire, et. y tint ferme, quoi qu'on pût employer auprès de lui.
Dans cette presse, le Roi fut longtemps sollicité de les tirer de ce mauvais pas, et le Roi longtemps à s'en défendre, sur ce qu'il ne se mèloit point d'affaires particulières. M"* de Soubise obtint pourtant que le Roi demandât quelques délais; mais c'étoit toujours à recommencer, c'étoit traîner le lien, il falloit une délivrance. A la fin, M"« de Soubise fit tant d'efforts que le Roi fit pour elle ce qu'il n'avoit jamais fait : il s'abaissa à demander grâce au duc de Rohan pour le prince de Guémené, lui expliquant qu'il ne lui commandoit rien, qu'il n'exigeoit même rien, mais qu'il la lui demandoit comme feroit un particulier, et avec toutes sortes d'honnêtetés, comme un plaisir qui lui seroit sensible. Le duc de Rohan, après avoir bien expliqué au Roi ce dont il s'agissoit, et voyant qu'il insistoit toujours, accorda enfin que l'hommage se rendroit pour cette fois par procureur au sien, et répéta bien au Roi, et après à tout le monde, que c'étoit au Roi, non au prince de Guémené, qu'il l'accordoit.
M"* de Soubise, si heureuse et si accréditée en tout, ne rétoit pas sur le nom de Rohan. Elle auroit pu se souvenir .de la leçon qu'elle avoit reçue là-dessus en Bretagne, pour s'épargner celle qui lui fut donnée à Versailles. Il y avoit en Bretagne une branche de la maison de Rohan sortie d'Éon, cinquième fils d'Alain VI vicomte de Rohan et de Thomasse de la Roche-Bernard sa femme, connue sous le nom du Gué de l'Isle, dont Éon de Rohan avoit