‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 65 sur 311 · MORT DE M"* DE FRONTENAC · texte numérisé non relu

MORT DE M"* DE FRONTENAC

« Mais, comtesse, me dis-tu là bien vrai ? » Puis, lui entendant réciter le Pater : « Comtesse, lui dit-il, cette prière est belle; qu'est qui^ a fait cela? » Il n'avoit pas la moindre teinture d'aucune religion. De ses dits et de ses faits on en feroit des volumes, mais qui seroient déplorables si on en retranchoit TefiFronterie, les saillies, et souvent la noirceur. Avec tous ces vices, sans mélange d'aucun vestige de vertu, il avoit débellé * la cour, et la tenoit en respect et en crainte ; aussi se sentit-elle délivrée d'un fléau, que le Roi favorisa et distingua toute sa vie. Il étoit chevalier de l'ordre, de la promotion de 1688.

La Barre mourut en ce même temps, celui dont il a tant été parlé à propos de l'afifaire qu'il eut avec Surville et qui perdit ce dernier '.

Mouf ut aussi M"® de Frontenac, dans un bel appartement que le feu duc du Lude, qui étoit fort galant, lui avoit donné à l'Arsenal, étant grand maître de l'artillerie. Elle avoit été belle et ne l' avoit pas ignoré. Elle et M"* d'Outrelaise, qu'elle logeoit avec elle, donnoient le ton à la meilleure compagnie de la ville et de la cour, sans y aller jamais. On les appeloit les Divine'*. En effet, elles exigeoient l'encens comme déesses, et ce fut toute leur vie à qui leur en prodigueroit. M"* d'Outrelaise étoit morte il y avoit longtemps. G'étoit une demoiselle de Poitou, de parents pauvres et peu connus, qui avoit été assez aimable, et qui perça par son esprit, beaucoup plus doux que celui de son amie, qui étoit impérieux. Celle-ci étoit fille d'un maître des comptes qui s'appeloit la Grange Trianon. Son mari, qui comme elle avoit peu de bien, et comme elle aussi beaucoup d'esprit et de bonne compagnie, portoit avec peine le poids de son autorité. Pour l'en dépêtrer et lui donner de quoi vivre, ils lui procurèrent, en 1672, le gouvernement du Canada, où il fit si bien longues années

Page 1