LIVRÉ DIX-SEPTIÈME
Je commençai cette année, comme toutes les autres, par un devoir auquel ma charge m obligeait; c'est de présenter à leurs majestés deux bourses de jetons d'argent en faisant le salut ordinaire du premier jour de l'année. J'entrai de si grand matin dans leur chambre , que je les trouvai encore au lit. Outre les bourses d'argent , j'en avais fait faire deux de jetons d'or, qu'elles reçurent avec plaisir. Roquelaure, Frontenac et La Varenne étant entrés dans ce moment, l'on ne parla que de ces jetons d'or, dont l'emblème était une grenade ouverte , et la devise faisait allusion à un trait sur Darius 1 et Zophire, connu dans
1 Je ne donne point ici l'explication de ces jetons, comme n'ayant rien d'intéressant ; je n'en parle pas même au commencement de toutes les autres années. Ceux à qui cet objet fait plaisir peuvent voir la suite de ces jetons à la page sixième du second volume des anciens mémoires, où l'auteur les a rassemblés.
l'histoire ancienne. Cette idée fut d'autant plus du goût du roi , qu'il y trouva ce rapport avec les séditieux de France, qu'il m'avait ordonné, quelques jours auparavant , de tâcher d'y faire entrer. Sa majesté me fit présent le lendemain de son portrait dans une boîte ornée de diamans, et la reine envoya à mon épouse une chaîne de diamans parfumée, et des bracelets d'un grand prix. La mort de madame la duchesse de Bar 1 , sœur
1 C'est sans aucun fondement qu'on a voulu trouver de l'empoisonnement dans cette mort; d'autres l'attribuent à des potions que la princesse prit pour devenir mère; c'est plutôt parce que les médecins de Nancy la traitèrent comme grosse, quoiqu'elle ne le fût point. André Du Laurens, que le roi lui envoya, n'y fut pas trompé comme eux; mais la princesse était elle-même si persuadée quelle l'était, par l'extrême envie qu'elle en avait, qu'elle résista à tous les remèdes, s'imaginant que ce médecin ne cherchait qu'à lui sauver la vie aux dépens du fruit qu'elle croyait porter; au lieu qu'elle n'avait aucun regret de la perdre, pourvu qu'on pût conserver cet enfant prétendu. Elle persista dans cette idée et dans ces sentimens jusqu'au dernier moment qu'elle rendit l'âme, en disant toujours : « Sauvez mon fruit. » Le corps ayant été ouvert, on vit clairement que Du Laurens avait jugé avec beaucoup d'habileté qu'au lieu d'une grosesse véritable, la maladie ne provenait que d'une tumeur ou enflure ; d'où s'en était suivie une inflammation, pour n'avoir pas appliqué les remèdes propres à la dissiper.
Cette princesse a été un exemple rare d'amour conjugal. Lorsqu'elle voyait des nouvelles mariées, ou qu'elle en entendait parler, elle faisait ce vœu en leur faveur, qu'elles aimassent autant leur époux qu'elle aimait le sien. Elle répétait