‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 122 sur 245 · LIVRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIEME

dans le cours de Tannée suivante : « Or bien , voilà « mes fortifications et bâtimens résolus ; et vous , « cjue faites-vous à vos maisons ? » Lorsque je répondais à cela , comme je ne manquais guère de le faire , que je n'y faisais rien faute d'argent , il me disait : « Or sus , voyons vos plans et ce que « vous voudriez faire, si vous aviez de l'argent. » 11 les considérait , et après m'avoir dit ce qu'il trouvait à y changer ou à y ajouter , il me gratifiait d'une vingtaine de mille livres pour les employer à ce qu'il venait de marquer.

Ce n'est pas que je n'aie souvent reçu des refus de ce prince ; je n'aurai point la vanité de le cacher. Il me refusa la charge du baron de Lux , que je lui demandais pour mon frère ou pour La Curée. Il me dit qu'il destinait à Béthunc une charge en Bretagne qui lui conviendrait mieux ; et pour La Curée , qu'il ne trouvait pas que cet emploi fût compatible avec la lieutenance de sa compagnie de chevau-légers et avec le gouvernement de Chinon , qu'il avait déjà. La vérité est qu'il aima mieux en gratifier Ragny , qui pouvait lui rendre plus de services dans la province. Je lui demandai deux autres grâces dans une même lettre , l'une pour mon neveu de Melun , et l'autre pour le même La Boulaye. Il me refusa celle de La Boulaye , comme ne l'ayant pas encore méritée par ses services , et m'accorda l'autre : c'est l'abbaye

(Je Moreilles, qui venait de vaquer en Poitou. Je souffris un autre refus à l'occasion du duc de Rouan, mon gendre, si Ton doit appeler cela un refus ; voici de quoi il s'agissait.

Le duc de Rohan était gouverneur de Saint-Jeand'Angely , qui avait pour lieutenant de roi des Ageaux1. Cette lieutenance n'était point , comme naturellement elle devait l'être , à la nomination du gouverneur , mais de sa majesté immédiatement , à qui les différentes conjonctures avaient fait juger expédient pour le bien de son service d'ôter ce privilège au gouverneur , afin que le lieutenant de roi de cette ville, qu'on a toujours vu jusqu'ici jouer un rôle important dans les temps difficiles , fût en quelque manière indépendant du gouverneur, et même en état d'y rendre son pouvoir inutile , s'il ne l'employait pas à la satisfaction du roi et au bien de l'état ; ce qui faisait que ce lieutenant avait en effet toute la réalité de ce gouvernement , et n'en laissait au gouverneur que le titre et l'apparence. Le duc de Rohan avait fort envie de se faire restituer cette prérogative ; il me pria de m'en mêler. La conjoncture était favorable : on lui mandait que des Ageaux était malade à n'en pouvoir pas revenir. Quelque envie que j'eusse de rendre service à mon gendre , je n'osai en faire ouvertement la propo-

' François d'Alloué des Ageaux, ou des Ageols.

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sition an roi ; la chose avait trop de rapport avec cette dépendance où on lui faisait entendre que je cherchais à mettre toutes les villes protestantes1 ; il n'en aurait pas fallu davantage pour réveiller les soupçons. Je ne voulus d'abord que sonder le gué, ce que je fis assez adroitement , en prenant l'occasion de la maladie de des Ageaux , pour pressentir sa majesté sur ce qu'elle pensait de cette place, et c'est par lettres que je fis cette tentative. Mais je me donnai bien de garde d'aller plus avant , lorsque j'eus reçu la réponse de sa majesté : elle me mandait qu'elle ne prétendait point renoncer au droit de nommer le lieutenant de Saint-Jean , parce que , disait-elle , ce ne serait ni M. de Rohan, ni mon gendre , qui serait toujours gouverneur de cette place ; je lui parlais du maire de cette ville , nommé Pousou, qu'elle continua dans cette fonction , sur mon attestation. Au reste, des Ageaux ne mourut point de sa maladie. V * • • • •

Avant que de sortir de cet article de mariage et

* On voit dans l'histoire de la mère et du fils, 1. 1, p. i5, que Henri IV refusa au duc de Sully le gouvernement de Saint- Maixent, qu'il lui avait fait demander par la reine, pour luimême, disant que la^jnudence ne voulait pas qu'on rendît un calviniste maître de cette place, toute petite qu'elle était. Si quelque chose pouvait faire douter (!<■ la vérité de ce fait, outre le silence de Sully, c'est la facilité avec laquelle ce prince lui accorda le gouvernement de toute la province même.

de parenté, je dirai ce qui arriva à la cour , au sujet de mademoiselle de Melun , ma nièce , qu'on parlait aussi de marier en ce temps - là. Comme elle était un parti très-riche et très-considérable , la marquise de Roubais , ma tante , l'ayant fait son unique héritière, tous les d'Estrées jetèrent les yeux sur elle pour la faire épouser à de Cœuvres '. Ils comptaient sur la protection du roi, ou plutôt ils s'en tenaient assurés. De Cœuvres était fort agréable à sa majesté , et lui touchait de près par l'affinité avec ses enfans de la feue duchesse de Beaufort. Ils lui firent proposer la chose par M. de Vendôme lui - même , à qui le roi promit qu'il m'en parlerait avant que de partir pour Chantilly. Il ne s'en souvint qu'à sa dînée à Louvre en Parisis , et il m'en écrivit de manière à me faire voir qu'il souhaitait passionnément que l'affaire réussît.

J'écrivis aux parens de la fille, tous Flamands; mais la réponse qu'ils firent n'étant pas de ces choses qu'on puisse ni qu'on doive écrire à son maître , je ne lui en fis point ; et lorsqu'à son tour il m'en demanda la raison , je lui dis simplement que les parens de mademoiselle de Melun n'avaient nullement approuvé cette alliance. Le roi s'imagina que je les faisais parler, ^t que peut-être je

■ François-Ànnibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, duc et pair et maréchal de £rapce. *

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