LIVRE DIX-HUITIEME
conseil du roi en pressèrent la conclusion de toutes leurs forces , sitôt que le dessein de sa majesté eut été rendu public ; et les conseillers furent ravis de cet empressement, parce qu'une grande partie d'eux devant suivre le roi dans ce voyage, ils ne voulaient pas laisser la décision des affaires qu'ils avaient entamées au nouveau conseil que sa majesté nommerait pour le temps de son absence.
Ce projet si bien arrangé n'eut pourtant aucun effet, quant au voyage de Henri. La déclaration qu'il en fit devant les courtisans mit d'abord tout en rumeur, et causa à l'ordinaire de grands mouvemens à la cour. Il n'y eut presque personne qui n'entendît avec peine ce discours de sa majesté, et qui ne travaillât par toutes sortes de moyens à la détourner de ce voyage, les uns, comme les ministres et autres principaux employés près de la personne du roi , pour s'épargner les frais d'un voyage coûteux; et tous les délicats de la cour, pour éviter la fatigue et les autres incommodités ordinaires dans ces sortes d'expéditions ; en sorte que, lorsque sa majesté proposa la chose en forme à ses conseillers d'état, qu'elle fit venir exprès à Fontainebleau, et aux principaux de sa cour, qu'elle assembla tous pour cet effet, on ne lui opposa que des difficultés, sans toucher le véritable point.
On allégua l'incertitude des sièges d'Ostende et de l'Ecluse, la crainte d'une ligue entre l'Angleterre et l'Espagne, l'affaire du commerce entre la France et cette couronne, celle du comte d'Auvergne et de la marquise de Verneuil, le différend nouvellement survenu entre la république des Grisons et le comte de Fuentes, au sujet de la Valteline, dans lequel la France ne pouvait se dispenser d'entrer, à cause des Vénitiens et des Suisses, toutes affaires dont j'ai déjà parlé, ou dont je parlerai bientôt; enfin on imagina de si grands inconvéniens dans ce voyage, et on sut si bien les grossir, que le roi se laissa engager à le rompre.
On trouva même le moyen de lui faire changer aussi d'avis sur le mien. Les affaires qui s'agitaient au conseil commencèrent à lui paraître d'une si grande importance, que, pour ne pas les perdre de vue pendant un trop long temps, il voulut que je me renfermasse pour cette fois dans ce que je pouvais faire, sans sortir du Poitou, et que je remisse à un autre temps la visite des côtes maritimes. Je ne nie pas qu'une partie des. raisons qui furent alléguées en cette occasion pour détourner le roi de son entreprise , ne fussent d'un grand poids; mais je crois pourtant en avoir marqué la principale et la véritable, et je persiste encore dans mon premier sentiment sur l'utilité dont elle aurait été pour l'état.