‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 42 sur 245 · LIVRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-HUITIÈME

Un homme qui dut n'être pas peu embarrassé à- la nouvelle de ce voyage de sa majesté , et dont on ne s'attendait peut-être pas à voir le nom ici , c'est Lesdiguières, et d'autant plus qu'on y en joignait une autre en public, que le comte de Soissons allait être revêtu du gouvernement des places de sûreté données à Lesdiguières. Il pouvait même craindre que cette démarche peu pacifique de sa majesté ne le regardât personnellement. On venait d'être informé de ses correspondances avec le duc de Bouillon. Morges, qui en avait donné secrètement avis de Dauphiné, en fournit des preuves lorsqu'il fut venu à Paris, qui ont rendu ce fait d'autant plus incontestable, qu'elles furent encore confirmées par le nommé du Bourg.

Je partis dans le mois de juin, et je pris le plus court chemin pour me rendre en Poitou , accompagné de plusieurs personnes de qualité de la province, qui se rangèrent auprès de moi sur le bruit de mon voyage. Quelques - uns d'eux n'avaient d'autre intention dans cette démarche que de me faire tout l'honneur qu'on croit devoir à un gouverneur; mais quelques autres, du nombre desquels je mets sans hésiter Richelieu 1 et Pont- Courlay, ne la faisaient que pour être plus à portée de savoir mes desseins , soit par ma propre bouche,

9 François Du plessfs de Richelieu, père du cardinal de Richelieu. François de Vignerod de Pont-Courlay.

soit en questionnant mes gens sur tout ce qui se ferait et se dirait chez moi, pour en informer er£suite les chefs du parti protestant , pour s'opposer à tout ce qu'ils supposaient que j'étais chargé d entreprendre contre eux en faveur des catholiques, enfin, pour profiter de mes plus petites inadvertances , s'il m'en échappait quelqu'une , et tâcher de me rendre ou criminel ou suspect auprès du roi. Si mes ennemis réussirent dans quelques-uns de leurs mauvais desseins, ce ne fut pas du «feoins quant à ce dernier point. Le commerce que sa majesté me faisait l'honneur d'entretenir réglément avec moi , dès que j'étais éloigné de sa personne, continua comme à l'ordinaire; je n'en eus même que plus d'occasions encore d'entrer dans sa confidence, et de connaître jusqu'à quel point elle s'intéressait à ma personne , sa majesté me faisant souvenir avec beaucoup de bonté que j'étais dans un pays où , quelque semblant qu'on fît, on me voulait beaucoup de mal, et que je ne devais pas cesser un moment d'être sur mes gardes.

Il est vrai, que les ennemis du roi et les miens eurent soin de prendre les devans pour rendre tous mes soins inutiles et pour animer la populace contre moi. Ce qu'ils trouvèrent de plus capable de produire cet effet, fut de répandre le bruit que je n'allais en Poitou que pour obliger

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les propriétaires des marais salans à s'en défaire et pour les acheter tous pour le roi. Je ne découvris nulle part plus de mauvaise volonté à mon égsrd que dans ceux qui en devaient le moins avoir , je veux dire dans les réformés mes confrères*; je ne parle toujours que des principaux , quoiqu'ils affectassent à l'extérieur de me rendre tous les honneurs possibles. S'ils refusaient de în'instruire du secret de leurs délibérations, c'était toujours sur des prétextes si bien palliés , que je devais feindre de ne pas en être mécontent. Ils craignirent Parabère, qui s'était plus particulièrement attaché à ma personne que les autres , quoiqu'ils le connussent fort zélé pour sa religion, parce qu'il était naturellement franc , et qu'il avait des vues plus droites. Ils chargèrent d'Aubigné et Constant de ne le point quitter tant qu'il serait auprès de moi.

Mais toutes ces dispositions malignes à mon égard ne s'étendirent point au-delà de ce petit nombre de personnes, ou furent cachées avec beaucoup de soin. Je fus reçu avec toutes les marques de la plus haute distinction dans tous

1 Péréfixe ne doute point que Henri IV n'ait eu véritablement ce dessein , et il le loue fort, comme le véritable moyen de délivrer le peuple de la gabelle, qu'il assure que ce.prince

songeait très-sérieusement à abolir, aussi- bien que la taille. Page

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les endroits où je fis quelque séjour; et dans ceux où je ne fis que passer on vint à ma rencontre , on m'escorta avec pompe , on me harangua. Les ecclésiastiques mêmes se montrèrent les plus empressés, et jamais je n'entendis un mot équivoque sur ma religion. Ceux de Poitiers, qui ont»la réputation d'être naturellement durs et insociables , me donnèrent une tout autre idée de leur caractère par leurs manières respectueuses et polies. * Je fus encore plus surpris de ceux de la Rochelle. Cette ville orgueilleuse, qui se vante ordinairement de n'avoir que le roi lui-même pour gouverneur , et sous lui ce maire important qui est toujours élu nécessairement sur les trois sujets qu'elle propose à sa majesté , pouvait faire valoir avec moi ces belles prérogatives, d'autant plus justement , qu'à la rigueur elle ne se trouvait point comprise dans mon gouvernement. Cependant elle me fit une réception telle qu'elle l'aurait pu faire à un gouverneur qu'elle se serait choisi ellemême; j'y entrai avec une suite de douze cents chevaux. On ne craint guère avec une pareille escorte les attentats contre lesquels sa majesté m'avertissait de me précautionner. Les Rochellois ouvrirent leurs portes à tout ce cortège, sans distinction de personnes ni de religion ; ils le logèrent tout entier et presque tous en maison bourgeoise. Dans un repas public qu'ils donnèrent à

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