‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 93 sur 245 · LIVRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME

Le procès poursuivi au parlement contre les comtes d'Auvergne, d'Entragues et la marquise de Verneuil, finit par un arrêt rendu au commencement de cette année, qui condamne les deux comtes à perdre la tête, et la marquise à être renfermée pour le reste de sa vie dans une maison religieuse cloîtrée. J'en reçus la première nouvelle de la bouche du roi, qui m'envoya chercher pour me l'apprendre. Il me tira ensuite vers le balcon de la première galerie du Louvre, et me demanda quelle impression je croyais que ce trai» tement ferait sur l'esprit de sa maîtresse. Je demandai à mon tour à sa majesté si elle souhaitait, eu me faisant cette question, que je lui disse librement ma pensée : «Oui, oui , répondit Henri; « ne craignez point que je m'en fâche; ce n'est « pas de cette heure que je suis accoutumé à vos « libertés.» Je lui dis qu'il pouvait répondre luimême à sa question mieux que personne, parce que, s'il avait donné sujet à la marquise de le croire guéri de sa passion et animé d'une juste colère, il la verrait recourir à la soumission , aux prières et aux larmes pour le fléchir ; mais que , si

au contraire elle pouvait le soupçonner de n'avoir agi que par le ressentiment que donne un simple dépit amoureux , elle ne rabattrait rien de sa première hauteur.

J'avouai ensuite naturellement à Henri que j'étais persuadé que, lequel de ces deux partis que prît madame de Verneuil, la chose reviendrait au même quant à l'effet , par plusieurs raisons dont celle de sa facilité naturelle à pardonner, et de la considération des enfans qu'il avait eus de sa maîtresse , ne me paraissaient que les moindres. « Je voudrais bien, me dit ce prince, que vous a la vissiez, pour voir ce qu'elle vous dira, et « si elle ne vous priera point d'intercéder pour « elle auprès de moi.» Je suppliai très -instamment et très-sérieusement sa majesté de me dispenser de la visite et de l'intercession. J'étais véritablement las de jouer si souvent un personnage toujours inutile , et je ne voulais pas achever de me perdre dans l'esprit de la reine, auprès de laquelle, quoique j'eusse toujours appuyé ses intérêts contre sa rivale, on m'avait fait passer pour un fourbe adroit , pour un espion flatteur et vénal de Henri. J'avais des preuves que ces discours avaient été soufflés aux oreilles de la reine depuis un mois ; je le dis au roi. Je lui nommai trois personnes qui les avaient tenus, et je lui fis comprendre qu'il ne faudrait plus qu'une seule dé-

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