LIVRE NEUVIÈME
Ces préparatifs de guerre n'empêchaient pas qu'on ne goûtât à Paris les plaisirs que l'hiver amène ordinairement. La douceur du gouvernement assurant la tranquillité publique, on s'y livrait sans aucun mélange de cette amertume qui avait si long-temps empoisonné les divertissemens : la galanterie, les spectacles, les jeux partageaient tous les momens de la cour, et le roi , qui les aimait par goût , les autorisait par politique* Monsieur et madame de Fervaques me prièrent d'agréer la recherche que M. de Laval ' , fils de cette dame, faisait de ma fille ainée. le les renvoyai au roi, sans l'aveu duquel je; ne pouvais plus disposer de ma fille, depuis qu'il avait été proposé par madame Catherine de lui faire ^ouser M. de Rohan. Le roi, pour lors
' Guillaume de Hautemer, comte de Grancey, et seigneur de Fervaques, depuis maréchal de France. Sa femme était Andrée d'ADemagne, veuve de Guy, comte dé Laval, dont le fils s'appelait «usai Gu j j vingtième de ce nom , comte de Laval, de Montfort, etc.,^ qui fut tué quelque temps après en Hongrie. En lui finit cette branche de Laval , ou plutôt de Rieux, qui ne subsistait plus que par les femmes, ce Guy, coAite de- Laval , étant die la maison de Coligny.
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mécontent de ce dernier , donna son agrément à M. de Laval.
Plusieurs engagemens semblables étaient chaque jour à la cour l'occasion de nouvelles fêtes. M. le connétable en donna une des plus superbes lors de la solennité du baptême de son fils : mais on savait qu'elle n'en était que le prétexte, et qu'une jeune dame des plus belles de toute la cour, mariée depuis peu à un vieillard, était l'objet de ces galanteries. Montmorency choisit pour son bal, parmi tous les courtisans, douze seigneurs , qu'il crut devoir y paraître avec le plus de magnificence, et il me fit commander par le roi d'être de ce nombre. Je n'ai jamais rien vu de si bien ordonné dans ce genre, ni qui fît plus de plaisir par cette justesse et cet à-propos qui donnent le prix à ces sortes de divertissemens. Celuici emporta hautement la préférence sur tous ceux qui l'avaient précédé : aussi fut-il le dernier, et la fin en fut étrangement troublée.
Je m'étais retiré à deux heures après minuit, et il y avait environ une heure et demie que j'étais couché, lorsque je vis entrer Béringhen dans ma chambre avec un visage si consterné, qu'il ne put me rien dire autre chose sinon que le roi me demandait , et me répondre qu'il n'était rien arrivé de fâcheux à sa personne : car ce fut la première question que je lui fis , et sa réponse
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me ocmsola en qudque manière dTavance, ne voyant de maux absolumant irrànédiables que ceux qui moiaceraient sa vie Je m'habillai pré« cijûtamment; je courus au Louvre avec une extrême inquiétude. Étant entré dans la chambre du roi, je vis ce prince qui se promenait à grands pas, en déshabillé, les mains jointes et passées sur le dos, la tête baissée et le visage couvert des marques d'un profond chagrin *. Les courtisans étaient debout, de côté et d'autre, collés contre les murs, sans proférer une seule parole.
Le roi s'avança aussitôt vers moi , et en me ser* rant fortement la main : « Ah ! mon ami, me dit-il, ce quel malheur ! Amiens est pris. » Je l'avoue , je demeiuai firappé de ce coup imprévu comme tous les autres. Une place si forte, si bien pourvue, si voisine de Paris , et la seule clef du royaume du côté de la Picardie , prise en un instant , et sans qu'aucune nouvelle précédente eût appris seulement qu'elle était menacée ! Je ne trouvais rien de
' (t Étant comme étonné de ce coup, et regardant cependant « à Dieu, comme il fait ordinairement plu^ en l'adversité qu'en
M la prospérité, il dit tout haut : Ce coup est du ciel Puis
« songeant un peu : C'est assez faire le roi de France , il est « temps de faire le roi de Navarre ; et se tournant vers la mar- " quise qui pleurait, il lui dit : Ma maîtresse, il faut quitter n nos armes et monter à cheval pour faire une autre guerre. )» Journaldc VÈtoilçy ihid^
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si incroyable, et la consternation publique me paraissait tout-à-fait bien fondée. Je pris pourtant fort promptement mon parti , et , pendant que le roi , qui avait reçu cette nouvelle , prêt à se mettre au lit , me contait de quelle manière les Espagnols avaient surpris ' cette importante place , je convins en moii-raême qu'au lieu d'augmenter inutilement la terreur , le plus sage était de rassurer les esprits, et de consoler le roi. Je lui dis que fort à propos je venais de mettre la dernière main à un projet qui pourrait sans peine lui rendre non-seulement Amiens , mais encore plusieurs autres places.
Cette ouverture seule parut ôter tout d'un coup la moitié du malheur arrivé , quoiqu'elle n'empê-
* Le II mars, Hernard-Teillo de Porto-Carrero, Espagnol, auteur de cette entreprise , fit déguiser en paysans et paysannes, apportant des denrées à vendre au marché, une trentaine d'Espagnols qui embarrassèrent une des portes de la ville, et amusèrent le corps-de-garde , en versant à l'entrée une charrette de sacs pleins de noix , dont l'un se délia : et pendant ce temps-là, des troupes espagnoles, cachées à la faveur des haies, s'approchèrent, firent main-basse sur le corps- de-garde, et s'emparèrent de la ville. Voyez ce détail dans tous les historiens sous l'année 1597. Hernard-Teillo fut tué en défendant courageusement cette ville contre Henri IV. Il disait que les trois plus grands capitaines qu'il connaissait , étaient Henri pour la conduite d'une grande armée, te duc de Mayenne pour le siège d'une ville , et le maréchal de Biron pour une bâtai 1 Te. Matthieu, tome 2, liv. 2, page 2*3 1.