‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 100 sur 231 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Il est également vrai qu'on pouvait tirer de grands avantages pour le parti protestant de la victoire de Coutras, et qu'on n'en retira aucun. Je suis assez sincère pour convenir que le roi de Navarre ne fit pas en cette occasion tout ce qu'il pouvait faire. Si avec une armée victorieuse et maîtresse de la campagne , on se fût avancé à la rencontre des secours étrangers , rien n'en aurait pu empêcher la jonction; et le parti devenait, après ce coup important , du moins égal aux catholiques. On a beau dire, on ne connaît jamais tout le prix du moment ; les plus habiles y sont trompés : mais ce que très-peu de personnes ' savent, c'est que les vues intéressées , et les desseins ambitieux de quelquesuns des chefs de l'armée victorieuse, furent les principales causes qui arrachèrent des mains du roi de Navarre les fruits de sa victoire.

Le prince de Condé , séduit par les conseils de

' Nos meilleurs historiens conviennent également de ces deux choses : que le roi de Navarre ne sut pas profiter de sa victoire, ce qui ne tint pas tout-à-fait à lui. D'Aubigné est presque le seul qui disculpe tous les officiers de ce prince, et n'accuse que lui seul. Tome 3, liv. i, chap. i5.

2l4 MEMOIRES DE SULLT.

La Trimouille * , crut enfin avoir trouvé le moyen d'exécuter le hardi projet qu'il minutait depuis long-temps , de démembrer de la couronne de France l'Anjou, le Poitou, le pays d'Aunis, la Saintonge et l'Angoumois, pour s'en composer une principauté indépendante. Dans cette vue , il se hâta de retirer tout ce qu'il avait amené de troupes à l'armée générale, et tourna toutes ses pensées à se rendre maître de Saintes et de Brouage, qiril s'imagina pouvoir emporter sans peine dans la première alarme. Après quoi il ne voyait rien qui pût lui résister ; car l'ambition ressemble à cet oiseau de la fable qui a l'aile forte et une faim insatiable *.

' Claude, duc de La Trimouille.

* Le duc de Sully ne s'accorde point ici avec d'Aubigné , Duplessis-Mornay et Tauteur de la vie du duc de Bouillon. Il se peut 'bien faire qu'il ait eu de meilleurs mémoires qu'eux tous par rapport aux vues qu'il attribue en cette occasion au prince et au duc ; mais je crains bien aussi qu'il n'y ait un peu de prévention ou de passion de sa part. Je ne vois point de jujj;e plus capable de décider cette question que de Thou. En parlant des suites de la bataille de Coutras, il dit que le conseil ayant été assemblé pour voir ce qu'il était à propos qu'on fit, l'avis du prince de Condé fut qu'on allât au-devant des troupes étrangères le long de la Loire , et qu'on leur assurât im passage sur cette rivière, en se saisissant dcSaumur; que ce conseil ne fut point suivi , pour des raisons qu'il rapporte, et qui sont fort mauvaises ; qu'il fut seulement arrêté que le prince de Condé irait avec ce qu'on pourrait lui donner

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