LIVRE TROISIÈME. à
heure et demie avant qu'on commençât. Le roi m'ordonna de faire passer ma compagnie à l'aile droite, où était son escadron , dans lequel il la fit entrer , et de faire mettre pied à terre aux deux compagnies d'arquebusiers, dont il envoya les chevaux parmi le bagage , ayant dessein de s'en servir comme d'enfans perdus. Après cet ordre il me dit de le suivre pour voir la disposition des deux armées, afin, ajouta- 1 -il, que je pusse apprendre mon métier. Il ne fut pas plus tôt arrivé à la tète de son escadron % qu'on sonna la charge. Je n'entreprendrai rien ici contre les droits des historiens. Je leur laisse à particulariser toute cette action , pour me renfermer dans ce que j'ai vu moi-même^ Je crois qu'il suffira de dire que les principales causes qui firent triompher en
' Il dit à son escadron : « Mes compagnons , si vous courez « aujourd'hui ma fortune, je cours aussi la vôtre : je veux « vaincre ou mourir avec vous. Gardez bien vos rangs , je vous «c prie; si la chaleur du combat vous les fait quitter, pensez a aussitôt au ralliement, c'est le gain de la bataille; vous le « ferez entre ces trois arbres que vous voyez là-haut à ma « droite; et, si vous perdez vos enseignes, cornettes ou guiff, dons, ne perdez point de vue mon panache blanc, vous le « trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire.») [PéréJ, ibid, a* partie.) On le perdit de vue dans la mêlée, où il se trouva seul avec douze ou treize au milieu des ennemis Il tua de sa main l'écuyer du comte d'Egmont. Il faut
« jouer du pistolet, dit-il à sa troupe Plus de gens , plus de
«t gloire. V Matthieu , t. a , liv. i , p. 26 et suiv.
288 MÉMOIRES DE SUIXT.
est vrai que les reîtres , qui étaient de même religion que nos soldats, tirèrent presque tous en l'air ; mais , pour le comte d'Egmont , il lui faut rendre la -justice qu'il s'y prit en homme qui veut vaincre. Il nous chargea avec une tdle furie , que , malgré la désertion des reîtres, après im feu terrible , et une mêlée d'un gros quart d'heure , qui couvrit toute la terre de morts, la gauche de notre escadron prit la fuite , et la droite fut enfoncée et pKa. Au premier choc, mon cheval, blessé d'un coup dans les naseaux, et d'un second au cou, qui allait ressortir au défaut de la 2$elle , s'abattit d'un troisième , qui lui emporta deux pieds de la peau , et à moi un morceau du gras de la jambe. Je reçus un autre coup dans la main. Un coup de pistolet me fit une troisième blessure plus considérable : la balle me perça la hanche , et sortit par le basventre. J'aurais péri indubitablement , si mon écuyer ne fiit accouru à mon secours , et ne m'eût amené un autre cheval sur lequel je montai, quoique avec beaucoup de peine; cette marque d'affection attira plusieurs coups au pauvre Maignan , et pensa lui coûter la vie.
A une seconde charge, mon cheval fut encore tué , et dans le même moment je reçus un coup de pistolet dans la cuisse et un coup d'épée dans la tête. Je demeurai sur la place , où avec la connaissance je perdis toute la suite de l'action, dont