LIVRE TROISIÈME
par les difficultés sert encore le petit nombre contre le grand : par là tout redevient en quelque sorte égal.
L'escadron ' du roi où j'étais eut à soutenir le comte d'Egmont, qui vint l'attaquer avec le sien , et un second de mille ou douze cents reîtres. Il
' Voyez, sur cette action, de 7%o«, liv. gS; iTjiubigné , tome 3, 11 V. 3, chap. 3; Le Grain , lir;'5; les mémoires de la Ligue ; P. Matthieu , idem ; la Chronologie novennaire de Cc^etf tome a, fol. 327; la Relation imprimée en iSqo, et autres* ;-. De Thou et Cayet remarquent que l'artillerie de Henri IV avait déjà fait neuf dœharges que celle du duc de Mayenne n'avait pas encore coiffiiencé à tirer. Qp blâma encore le duc de Mayenne d'avoir disposé son armée en croissant comme rétait celle du roi de Navarre, au lieu qu'étant supérieur en nombre, il devait luixlonner la forme d'un triangle. Selon Matthieu, Henri IV fit aussi une grande faute de n'avoir pas donné avant le combat sur la cavalerie légère, commandée par du Terrail, et sur le gros duc de Mayenne, qui , s'étant trop avancé , fut obligé de faire une demi-lieue en retraite. Il paraît qu'il n'y eut guère que la cavalerie qui se battit, et, si l'on en croit Le Grain, douze cents chevaux défirent une armée de vingt mille hommes; mais il y a ici de l'exagération. L'armée du roi était composée d'environ deux mille hommes de cavalerie, et six ou sept mille d'infanterie; et celle de la Ligue d'environ cinq mille chevaux et huit mille fantassins. Le comte d'Egmont s'était vanté que son escadron seul suffirait pour vaincre l'armée royale : il fut tué dans la mêlée. Il était fils de Lamoral d'Egmont, décapité à Bruxelles, avec le prince de Hom. On rapporte de lui que celui qui le haranp||. lorsqu'il vint à Paris, ayant mêlé dans son discours les louanges de Lamoral, sou père, il répondit : « Ne parlez pas de lui, il méri* '( tait la mort : c'était un rebelle. »
est vrai que les reîtres , qui étaient de même religion que nos soldats, tirèrent presque tous en l'air ; mais , pour le comte d'Egmont , il lui faut rendre la •justice qu'il s'y prit en homme qui veut vaincre. Il nous chargea avec une telle furie, que , malgré la désertion des reîtres, après un feu terrible, et une mêlée d'un gros quart d'heure, qui couvrit toute la terre de morts, la gauche de notre escadron prit la fuite , et la droite fut enfoncée et plia. Au premier choc, mon cheval, blessé d'un coup dans les naseaux, et d'un second au cou, qui allait ressortir au défaut de la SeWe , s'abattit d'un troisième , qui lui emporta deux pieds de la peau , et à moi un morceau du gras de la jambe. Je reçus un autre coup dans la main. Un coup de pistolet me fit une troisième blessure plus considérable : la balle me perça la hanche , et sortit par le basventre. J'aurais péri indubitablement , si mon écuyer ne fût accouru à mon secours , et ne m'eût amené un autre cheval sur lequel je montai, quoique avec beaucoup de peine; cette marque d'affection attira plusieurs coups au pauvre Maignan , et pensa lui coûter la vie.
A une seconde charge , mon cheval fut encore tué , et dans le même moment je reçus un coup de pistolet dans la cuisse et un coup d'épée dans la tête. Je demeurai sur la place , où avec la connaissance je perdis toute la suite de l'action, dont:
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l'avantage du comte d'EgmoïS ne m'avait fait augurer rien de bon pour nous , et très^certainement le roi était battu , si l'on se fût comporté de même dans tout le reste de l'armée ennemie. Tout ce que je sais c'est qu'ayant repris mes sens après un assez long espace de temps, je ne vis près de moi ni ennemis, ni aucun de mes domestiques, que la frayeur ou le désordre avait;, dispersés, autre augure q\ii ne me paraissait plus favorable. -^
Je mQ retirai sans casque et presque sans armure; la mienne avait été mise en pièces. En cet état, je vis accourir vers moi un cavalier des çur nemis qui çn voulait à ma vie. Je me trw^ de bonne fortune proche d'un poirier, soiiiS^liS*' quel je me traînai, et, avec un peu de mouvement dont j'étais encore capable, je me servis si bien des branches, qui étaient extrêmement basses, que j'évitai les atteintes de mon adversaire, et ne me laissai point joindre : las de tourner autour de l'arbre, il me quitta enfin. Feuquières n'eut pas le même bonheur : je le vis tuer en ce moment sous mes yeux. La Rocheforêt, qui a été depuis à moi, étant venu à passer en ce moment, je lui demandai un petit bidét qu'il menait, pour lequel je lui donnai sur-le-champ trente écus. J'ai toujours cru que dans ces sortes d'occasions il est à propos de porter quelque argent sur soi. 1. 19
390 MÉMOIRES DE SULLT.
Je cherchais, afibsi monté, à apprendre des nouvelles de la bataille , que je croyais perdue , lorsque je vis venir droit à moi sept des ennemis, dont Tun portait la cornette blanche de la compagnie du duc de Alayenne; nouveau danger, dont je ne jugeai pas pour cette fois pouvoir échapper. On cria , qui vive 1 et je me nommai , prêt à me rendre prisonnier. Quelle fut ma surprise \ tqnand je vis qu'au lieu* de m'attaquer, quatre de ^■'*Ces personnes me prièrent de les recevoir euxmêmes pour mes prisonniers , et de leur sauver la vie, et qu'ils se rangeaient autour de moi, paraissant charmés de m'avoir rencontré. Je les laissai fiuUre. Il me paraissait si singulier que quatre hommes sains et bien armés vinssent se rendre à un homme désarmé, tout couvert de sang, pouvant à grande peine se soutenir, et monté sur un très-méchant bidet , que j'étais tenté de prendre tout ce que je voyais pour une illusion , ou pour l'effet de mes blessures. Je fus bientôt éclairci. Mes prisonniers, puisqu'ils voulaient l'être, se firent connaître pour ADI. de La Cliataigneraie ' , de
* Jean de Vivonne, sieur de La Cliatai^^neraie; Chark»s de Beausoncle, sieur de Sigogne, cornette delà coiiij)a<j[nie du duc de Mayenne. Les historiens ont parle des prisonniers cpie fit de Rosny dans cette rencontre, et des bleb:.ures qu'il y
reçut au nombre de sept Ou crut pendant quelque temps
que Henri IV avait été tué. Ce qui occasiona apparemment ce faux bruit, c'est quon vit le marquis de Nesie, qui était