LIVRE TROISIÈME
ment à Sigogne de le suivre ; celui-ci le refusa , et chercha inutilement à lui faire comprendre l'injustice de sa prétention.
Dès le lendemain matin je me fis transporter par eau à Passy, pour me rendre de là à Rosny, afin^de me faire guérir. En arrivant à Passy, j'appris qu'une partie des soldats de ma suite , mes valets avec tout mon bagage , s'y étaient retirés , ne sachant ce que j'étais devenu, et intimidés par un faux bruit qui^s'était répandu que le roi avait perdu la bataille. Jls appréhendaient les reproches que je pouvais leur faire, et se tenaient cachés. Je les fis chercher ; mais ils eurent tant de honte de s'être montrés si lâches, qu'ils se sauvèrent la nuit suivante à pied , sans que j'aie jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus. Ils laissèrent, avec tous mes bagages, quatre chevaux à eux, que je fis vendre à l'encan, et dont je distribuai l'argent à ceux de leurs camarades qui étaient blessés.
Comme j'étais hors d'état de pouvoir souffrir le cheval, je me fis faire à la hâte une espèce de brancard avec des branches d'arbres encore couvertes de leurs écorces, et des cercles de tonneau, et je pris par Beurons, pour éviter les montées et descentes de Rougevoie et de Châtillon. Maignan , garçon plein de gaîté et d'imagination , jugea à propos de donner à cette marche l'air
agS MÉMOIRES DE SULLY.
d'un petit triomphe. Deux de mes palefreniers étaient à la tête du cortège, menant en main deux de mes plus beaux chevaux. Ils étaient suivis de mes pages , dont l'un montait mon cheval, celuilà même qui, ayant été blessé de trois coups dans le combat , et terrassé d'un quatrième , s'était relevé sans selle, et avait été heureusement reconnu, 'courant dans le champ de bataille, par trois de mes arquebusiers; ce page pdUtiiit ma cuirasse et la cornette du duc de Mji|N|Ém0^ L'autre portait mes brasselets et mon casqâe, le tout si faussé et si martelé, qu'il était impossible de s'en servir. Mon écuyer, auteur de cette plaisante idée, marcliait après, la tête bandée et un bras en écharpe; suivait mon valet de chambre Moreines , vêtu de ma casaque de velours orangé à clinquant d'argent, monté sur ma haquenée anglaise, et tenant à sa main, comme un trophée, un paquet d'éclats de mes pistolets, de tronçons de mes épées et de' lambeaux de mes panaches. Ensuite marchait la litière où j'étais couché, couverte seulement d'un drap, sur lequel on avait attaché les casaques de velours ras noir de mes prisonniers, avec leurs panaches et des pièces de leurs pistolets et de leurs épées aux quatre coins. Ces prisonniers suivaient ma litière, et précédaient le reste de mes domestiques, derrière lesquels était rangée en ordre ma compagnie de gendarmes. La marche