‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 165 sur 231 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

cette somme à son profit, ou ne la croyait-il nulle part aussi en sûreté que sur lui. On peut imaginer quelle fut sa confusion. Après m'en être diverti quelque temps , en l'obligeant à faire encore quelques tours dans la chambre, je le fis fouiller, et on lui trouva sept mille écus en or, cousus dans ses habits. J'en avais fort grand besoin , en attendant la vente de mes blés de Bontin et de mes bois et foins de Rosny. Le roi meTfit don de cette somme, et prit un plaisir singulier au récit de l'aventure du pauvre de Fourges. Il n'en fut pas de même de Bellengreville et de mon frère, qui m'en surent très-mauvais gré. Je passe au siège de Rouen.

Le roi ne s'était point encore vu à la tête de forces si considérables. Il lui était arrivé quatre mille Anglais , conduits par Roger Williams , et l'on attendait encore dans peu de ces pays un second renfort, qui débarqua pendant le siège, sous l'ordre du comte d'Essex ' , ministre et favori de la reine Elisabeth. Les Provinces-Unies , outre les deux régimens qu'elles entretenaient à ce prince , avaient fait marcher vers les côtes de Normandie une flotte de cinquante voiles bien équi-

* Robert d'Évreux, comte d*Essex , favori de la reine d'Angleterre. Voyez la lettre de remercîment que Henri IV écrivit à Elisabeth. Mémoires de Villeroi, tome 4? page 249- I. 2a

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pée, et portant deux mille cinq cents soldats, que commandait le comte Philippe de Nassau. Le duc de Bouillon, c'est ainsi qu'on appela le vicomte de Turenne depuis son mariage, avait si bien négocié en Allemagne, qu'il en avait ramené cinq oa six mille reitres, outre quelques compagnies de lansquenets , ayant à leur tète le prince d'Anfaalt Ces secours étrangers , joints aux six mille Sifisses à la solde du roi, aux différens renforts qui vinrent de plusieurs endroits , surtout de la Normandie, et aux troupes, soit catholiques, soit protestantes que le roi avait en sa dispoàtion , composaient une armée de quarante mille honunes. Caen et les autres principales villes de la province se chargèrent de fournir tous les vivres et provisions nécessaires pour un siège, qui ne pouvait manquer d'être fort long , tant par la bonté de la place que par la force de la garnison. Le marquis de Yillars ' , connu par sa capacité et sa bravoure , s'y était enfermé avec le fils du duc de Mayenne , dans la disposition de s'enterrer sous ses ruines. En effet, depuis le jour où nous vînmes devant cette ville, jusqu'à l'arrivée du prince de Parme, qui obligea d'en lever le siège , il se passa presque six mois , et, qui pis est, six mois d'hiver; car elle

' André de Brancas-Villars de rancienne maison de Brancacio, originaire de Naples. Il ne faut pas le confondre avec celle des marquis de Villars, sortied'Honor^, bâtard de Savoie.

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fiit investie les premiers jours d'octobre, et on Tabandonna le 20 mars suivant, après des efforts de la part des assiégeans , et une résistance de celle des assiégés dont je rapporterai quelques circonstances.

Les troupes assiégeantes furent placées en di£férens quartiers. Celui du roi était Darnetal , et celui de ma compagnie, Fresne-l'Esplen , où j'allais rarement, le roi m'ayant £ait l'honneur de me donner un logement dans le sien , où je songeai à m'arranger comme devant y faire un long séjour. Je ne quittai presque point sa personne , ou celle du maréchal de Biron. Il parut d'abord une telle émulation parmi les officiers pour être employés, qu'afin d'éviter toutes discussions, le roi régla le temps et la durée du service de cha^ cun d'eux, et déclara qu'il relèverait lui-même la tranchée de quatre jours l'un , avec les gentilshommes qui se tenaient près de sa personne, et qui étaient au nombre de deux ou trois cents. J'avais brigué auparavant un poste dans l'artilr lerie , pour laquelle mon penchant était si fort , que je me sôuuiettais à servir , non^^seulement sous \^ maréchal de Biron , mais encore sous MM. de La Guiche ' , de Born et de FayoUes ; mais Biron , qui ne m'aimait pas , gagna ses officiers-généraux,

* Philibert de La Guiche, Jean de Durfort de Born, Bertrand de Melet de Fayolies.

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et me fit donner Texclusion , dont j'eus dans la suite lieu d'être fort content, les pièces qui devaient m'échoir étant tombées au pouvoir des

ennemis.

Le motif de la haine de ce maréchal contre moi venait de ce que, dans le conseil où l'on agita de quel côté se ferait l'attaque de la place, Biron ayant opiné qu'on attaquât le château , je ne craignis point de soutenir qu'il fallait au contraire s'attacher d'abord à la \ille, qui entraînerait à la fin la reddition du fort de Sainte-Catherine. Cette question fut long-temps le sujet de toutes les conversations à la table comme au conseil , et Biron n'oublia pas le terme dont je me servais ordinairement , ville prise , château rendu. En effet je ne comprenais pas comment un homme aussi expérimenté que l'était le maréchal pouvait décider pour l'attaque du château , lequel , sans parler du commandant et de la garnison, qui n'étaient pas un homme ni une garnison ordinaires , ni de ses excellentes fortifications , avait cela de particulier par la nature du lieu, qu'en l'attaquant par dehors , on ne pouvait s'y présenter qu'avec la moitié moins de monde que les assiégés en pouvaient opposer pour le défendre : ce qui est tout le contraire des villes de guerre.

Cependant l'avis du maréchal de Biron l'emporta , parce que son autorité et la dépendance à

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