‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 27 sur 231 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

leur à leur santé , et celui des champs encore davantage. Quand ils eurent appris que Févêque de Valence, qui avait pénétré le secret en prenant congé du roi pour son ambassade de Pologne , avait eu l'indiscrétion de le révéler à quelques-uns de ses ami^, et qu'on avait intercepté des lettres écrites à Roîue par le cardinal de Pellevé * , dans lesquelles il dévoilait tout ce mystère au cardinal de Lorraine , ce fut alors que ces messieurs redoublèrent leurs instances auprès du roi de Navarre pour l'engager à sortir de Paris, ou du moins pour leur permettre de se retirer chez eux. Ce prince opposa à leur avis celui que lui donnaient une infinité d'autres personnes , et même dans le corps protestant; car où ne se trouve-t-il point de traîtres? On l'avertit de s'en défier. On lui marqua le nom de tous ceux qui avaient été gagnés par la reinemère pour le tromper : il n'écouta rien. L'amiral ne se montra pas moins incrédule; son mauvais destin commença par l'aveugler pour le perdre. Heureux s'il eût eu la prudence du maréchal de Montmorency, qu'on ne put jamais tirer de Chantilly, quoique le roi le conviât incessamment de venir partager la faveur de l'amiral , et demeurer près de sa personne pour l'aider de ses conseils. Si je cherchais à augmenter l'horreur qu'on a

' Nicolas de Pellevé , cardinal , archevêque de Reims , passionné ligueur; Charles, cardinal de Lorraine.

généralement conçue d'une action " aussi barbare que le fut celle du 24 août iSya, trop connue sous

' Ce que dit Sully du massacre ne doit point paraître trop fort. « Action exécrable, s*écrie Péréfixe, qui n'avait jamais « eu, et n'aura, s*ii plaît à Dieu , jamais de semblable. » Le pape Pie y en fut afBigé jusqu'4 en répandre des larmes; mais Grégoire XII, qui prit sa {^tfce, en lit rendre publiquement à Rome des actions de grâc!es à Dieu ; et envoya un légat en féliciter Charles IX , et Texhorter à continuer. Voici , en peu de mots , comment la chose se passa. Toutes les mesures ayant été prises, le son des cloches de Saint-Germain-FAuxerrois, pour matines fut le signal pour commencer le massacre. L'amiral de Coligny fut poignardé le premier, au milieu de ses domestiques, par Besmes, Allemand, domestique du duc de Guise , et autres^ le duc et le chevalier de Guise se tenant dans la cour. Le cadavre fut jeté par la fenêtre ; on lui coupa la tête , qui fut portée à la reine-mère , avec le coffre de ses papiers, parmi lesquels on trouva, dit-on, les mémoires de son* temps qu'il composait. On lui fit toutes les indignités imaginables^^ enfin on le porta au gibet de M ontfaucon , d*où le ma-^ réchal de Montmorency le fit détacher la nuit et inhumer à Chantilly. Toute ta maison de Guise était personnellement animée contre Tamiral, depuis l'assassinat de Claude, duc de Guise, par Poltrot de Méré, dont elle le croyait l'auteur, et dont, pour dire vrai, l'amiral ne s'était jamais bien lavé, quelque chose qu'il eût pu faire. Si toute cette boucherie n'est, comme bien des gens en sont persuadés, que l'effet du ressentiment des Guises, qui la conseillèrent à la reine-mère dans la vue de venger leur propre querelle, on peut dire que jamais particulier n'a tiré une vengeance aussi cruelle d'une offense. On fit ensuite main-basse sur tous les domestiques de l'amiral , et en même temps les émissaires du roi commencèrent le carnage dans tous les quartiers de la ville. Les plus distingués des calvinistes qui y perdirent la vie furent François

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lëiàiom de massacre de la Saint-Barthélemi ^ jç m*éteiidrais en cet endroit sur le nombre, la qualité, les vertus et les talens de ceux qui furent inhumainement massacrés en cette horrible journée, tant dànçPari^ que dans tout le reste du royaume. Je marqiierâis^du moins une partie des opprobres,

de La Hochefoucault, qui , ayant joué une partie de la nuit ^avec le roi, et se voyant saisir dans son lit par des ^eris masqués, crut que c'était le roi et ses courtisans qui venaient le fouetter par jeu ; Antoine de Clermont , marquis de Resnel , tué par son propre parent, Louis de Glermont de Biissy d'Amboise, avec lequel il était en procès pour le marquisat de Resnel; Charles de Quelleviec, baron du Pont, en Bretagne, dont le corps mort fut Tobjet de la curiosité des dames de la cour, parce qu'il avait alors un procès à soutenir avec sa femme , Catherine de Parthenay, tille et héritière de Jean de Soubise; François Noinbar de Caumont, couché au milieu de ses deux fils, dont l'un fut poignardé à ses côtés, et le second échappa blessé, en contrefaisant le mort, et se cachant sous les corps de son père et de son frère; Téligny, gendre de l'amiral, Charles de Beaumanoir de Lavardin ; Antoine de JVIarafin , sieur de Guerchy ; Beau-Disner ; Pluviaut Berny ; du Briou, gouverneur du marquis de Conty ; Beauvais , gouverneur du roi de Navarre ; Colombiers , Franconrt , etc. Le comte de Montgommery fut poursuivi par le duc de Guise jusqu'à Montfort-rAmaury. Le roi pardonna aux vicomtes de Grammont et de Duras, à Gamaches et à Bouehavannes. On épargna les trois frères du maréchal de Montmorency , dans la crainte qu'il ne vengeât leur mort. Voyez les historiens et autres écrivains. Lisez aussi la belle description du massacre de la Saint-Barthélemi, que fait M. de Voltaire dans sa Henriade, chant 2.

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5o MÉMOIRES DE SULLY.

des traitemens ignominieux, et des inventions odieuses de la cruauté qui chercha , en donnant la mort , à porter mille coups aussi sensibles que la mort même aux malheureux qui en furent les victimes. J'ai encore entre les mains les pièces qui font foi des instances que fit la cour de France dans les cours voisines d'imiter son exemple contre les réformés , ou du moins de refuser un asile à tous ces infortunés. Mais je préfère l'honneur de la nation au plaisir malin que certaines personnes pourraient tirer d'un détail dans lequel elles trouveraient les noms de ceux qui oublièrent l'humanité au point de tremper leum mains dans le sang de leurs concitoyens et de leurs propres parens. Je voudrais même ensevelir pour jamais , s'il était possible , la mémoire d'un jour que la vengeance divine fit payer à la France par vingt-six années consécutives de désastres, de carnage et d'horreur; car on ne peut s'empêcher d'en juger ainsi lorsqu'on songe à tout ce qui s'est passé depuis ce moment fatal jusqu'à la paix de 1 598. C'est encore à regret que je m'arrête sur ce qui regai'de le prince qui fait le sujet de ces mémoires, et sur ce qui me touche moi-même.

Je m'étais couché la veille de bonne heure. Je me sentis réveiller , sur les trois heures après minuit, par le son de toutes les cloches, et par les cris confus de la populace. Saint-Julien , mon goii^

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