LIVRE SECOND
La reine-mère, fertile en projets pour la grandeur de sa maison ' , et plus encore de ses desseins particuliers , ayant perdu l'espérance de marier le dernier de ses fils avec la reine d'Angleterre , avait tourné toutes ses vues vers la Flandre , dont elle avait entrepris de le rendre souverain. Elle avait fait au commencement plusieurs tentatives inutiles auprès des Flamands, qui, croyant pouvoir apaiser les ressentimens de l'Espagne ^ en se donnant pour maître, du moins un prince de
• On trouve à ce sujet, dans de Thou, liv. 96, qu'avant que le duc d'Anjou fût appelé à la couronne de Pologne , Catherine , qui voulait, d'une manière ou d'une autre, le faire souverain, avait envoyé François de Noailles demander au ^ rand* seigneur, qui était alors Sélim, le royaume d'Alger [,0. r ce prince. On devait y joindre la Sardaigne, obtenue de l'Es^jagne en échange de la Navarre, dont on lui assurait la possession ; et on eût donné au roi de Navarre, pour équivalent de ses droits sur ce royaume, d'autres biens en France.
' La révolte des Provinces-Unies contre l'Espagne , dont on verra toutes les suites dans ces mémoires , parait avoir commencé par un soulèvement et une confédération qui s'y firent en i566, dont l'objet était d'empêcher l'établissement de l'inquisition dans tout ce pays. Manuscrit de la bibliothèque da Roi y volume coté 9981.
Il6 MÉMOIRES DE SULLY.
la maison d'Autriche , déférèrent cet honneur à Farchiduc Mathias , malgré la puissante brigue de Catherine. L'archiduc était un prince faible, absolument destitué des qualités nécessaires à un souverain , surtout en cette occasion , où il s'agissait de payer de sa personne. On conçut du mépris pour lui ; et il acheva de se rendre odieux à la noblesse, en préférant hautement à tous les seigneurs le prince d'Orange ' , qu'il déclara lieutenant-général de ses armées. Les Flamands, dégoûtés de ce nouveau maître, ne songèrent plus qu'à s'en défaire. Ils jetèrent les yeux sur Monsieur, comme sur un prince capable de les soutenir par lui-même et par la puissante protection de la France.
Il était à Coutras, lorsque les députés des Provinces-Unies vinrent lui faire leur offre. Il l'accepta avec joie, et il ne différa de passer dans les Pays- Bas que jusqu'à ce qu'il pût y paraître avec un cortège convenable à sa naissance. Dans cette vue , il commença à solliciter fortement tout ce qu'il y avait de seigneurs et de gentilshommes distingués à la suite du roi de Navarre. La plupart des catholiques s'attachèrent à lui; et l'espérance d'une paix solide et durable, dont la reine-mère avait soin d'entretenir les protestans , fit aussi que plusieurs de ceux-ci lui promirent de le suivre. Fer-
' Guillaume de Nassau , prince d'Orange.