LIVRE VINGT-SIXIÈME
prise , ne put le ni^ ; mais il donna aussitôt avis à cet homme de ce qui venait de se passer. Celuici , qui vit que l'affaire prenait un tour sérieux , vint se jeter aux pieds de Yilleroi , le priant de le soutenir contre moi. Yilleroi y trouva tant de risque, du moins à le faire hautement, qu'il n'eut garde de le lui promettre. Il se contenta , l'oçpasion s'en étant présentée , de hasarder dans le discours quelques mots favorables à N , que sa
majesté reçut d'un air à faire biai repentir Yilleroi de sa complaisance.
Henri venait de découvrir deux autres traits de N.... qui le déclaraient coupable demanquede respect envers sa majesté elle -même; l'un, que N.... avajit eu l'imprudence de supposer publiquement une inptrigue de galanterie de Henri avec certaine fille , et la malice d'en instruire la reine ; l'autre, qu'il avait encouragé le P. Gonthier, jésuite , à continuer cette manière de prêcher emportée , qui lui avait déjà fait quelques affaires , en lui assurant que tel de ses sermons , qu'il lui cita , et qui était un des plus vifs , avait été généralement admiré et applaudi par les seigneurs de la cour , et nommément par les maréchaux de Brissac et d'Ornano^ ; en quoi N.... fut assez mal-
' « Le P. Gonthier, jésuite, en la présence du roi, qui as- <c sis ta dans l'église de Saint-Gervais à ses sermons, le vendredi «jour de Noël, le samedi et le dimanche, lit de continuelles
heureux pour que ces deux messieurs , se trouvant présens à la réprimande que le coi fit au P. Gouthier , donnèrent , en s'adressant au père , un démenti à celui qui avait osé leur imputer d'admirer un discours si impertinent. Tout cela avait si fort échauffé Henri contre Fimposleur , que , lorsque j'allai le lendemain le prier de m'en faire justice : «c Je n'en suis que trop»bien éclairci , me « dit ce prince; c'est ce malin esf»*it de N.... qui a « inventé tout cela ; mais , pour l'amour de vous , (f je veux le bannir de la cour ; » et l'ordre lui en fut en effet signifié. Cette afÏEiire fit tout le bruit qu'on peut s'imaginer, et j'avoue qu'elle me mit dans l'embaras dix jours entiers.
Ce n'est rien en comparaison de l'éclat que fit celle du prince de Condé. Le mariage de ce prince avec mademoiseHe de Montmorency, qui avait été célébré dans le commencement de cette année , loin de &ire cesser à la cour tous les
ft déclamations coptre les huguenots , qui! appela. T^enmme et « canaille^ et étant tombé sur le nouvel article de leur confes- « sion par lequel ils appellent le pape Antéchrist : S'il est vrai, « Sire, dit-il, que le pape soit Antéchrist, que sera-ce de votre « mariage ? Où en est la dispense ? Que deviendra monsieur « le dauphin?.... Le maréchal d'Omaao dU un jour au roi : Si « un jésuite, à Bordeaux, eût prpché devant moi ce que le « P. Gonthier a prêché en présence de votre majesté, je l'eusse « fait jeter dans l'eau au sortir de la chaire. » Mémoires historiques de France, année 1609.
bruils de galanterie entre le roi et la princesse , les réveilla au contraire plus fortement, comme je m'en étais toujours bien douté. Deux mille écus donnés par sa majesté pour les habits de noces de la demoiselle, des pierreries de valeur de dixhuit mille livres, achetées pour elle par madame d'Angouléme , de Messier, orfèvre, demeurant sur iePont'au^Change , dont le certificat du 2^9 naai était connu , une infinité d'autres bienfaits et gratifications en argent, faits au prince de Condé en faveUr de ce mariage , parurent des preuves qui établissaient suffisamment Fintelligenq^ , quoiqu'à parler juste, rien de tout cela ne fut sans réplique; mais, conmae je ne veux pas non plus donner dans l'autre excès des flatteurs de ce prince , qui affectaient publiquement de soutenir quHl ne n^rdait pas seulement la jeune princesse , je m'en tiens k c^ que j'ai déjà dit de mes sentimens à ^et égard : c'est le milieu entre les uns et les autres ; peu de personnes le gardèrent. La reine et le prince de Condé , que cette a!Saàre touchait de plus près , échauffés par tous les discours qu'on ne cessait de leur souffler, eurent bientôt mis toute la cour en rumeur. Tous mes soins furent inutiles auprès de I^^eine , véritablement furieuse ; et pour le priiiçe , il ne s'en tint pas à donner des marques publiques de mécontentement , il méditait dès - lors l'imprudente
a8o MÉHOIBES DE SULLY.
démarche qu'on lui vit faire quelque temps après.
Le premier avis en fut donné dans un billet à Henri , à Fontainebleau, où il était allé, passer les fêtes de Pâques, et il me Tjenvoya aussitôt à Paris, où j'étais demeuré. Voici ce que le billet contient : que le prince de Condé^ parti de Fontainebleau après les fêtes , était venu , accompagné de son médecin, coucher à Paris chez un pensionnaire d'Espagne ; que toute la nuit s'était passée à délibérer avec une violente agitation de la part du prince s'il ne se retirerait pas en Espagne dès ce moment même ; ce que son hôte l'avait empêché de faire , en lui en &isant sentir les conséquences ; que le lendemain on avait apporté à M. le prince , dans cette même maison , une.bourse de mille doublons, avise promesse de lui donner dans peu le reste de ce qu'apparemment il s'était déjà fait promettre par la médiation du médecin , qu'on accusait de conduire toute cette trame , parce qu'il avait déjà .travaillé à rompre le mariage de M. le prince , et à lui faire épouser mademoiselle de Mayenne; que cet homme était lié avec un autre médecin génois , qui avait été à don Joan , et qui était alli|^ depuis six semaines trouver le comte Spinola à la Haye, d'où il devait passer jusqu'en Angleterre : ce qui était relatif avec un autre billet d'avis remis à Béringhen , dont il était