‹ Mémoires du duc de SullyChapitre 77 sur 78 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Lorsque la mort du dernier Valois çut ouvert à Henri IV le chemin du trône , ce prince jeta ses regards au dedans et au dehors de la France , pour voir ce qu'il avait à craindre ou à espérer. L'Angleterre, ébranlée par les caprices tyranniques de Henri VIII , faible sous Edouard VI , inondée de sang souar Marie, florissante et tranquille sous Eli-, sabeth , jetait alors les,fondemens de sa grandeur, et paraissait disposée à soutenir en France un roi protestant. La Hollande combattait contre ses tyrans , et voyait dans leur ennemi un allié néces- . saire. L'Allemagne , avilie sous Rodolphe , redoutait tout des Ottomans, et n'avait que peu d'in

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Quence sur ses voisins. La Suisse , libre et guerrière, avait besoin, par sa pauvreté, de vendre ses ci* toyens et son sang. L'Espagne, agrandie d'un nouveau monde, avait englouti le Portugal, menaçait l'Angleterre, et désolait la France. La Savoie observait la France embrasée. Rome avait lancé, ses foudres. La Suède et le Danemarck n'étaient pas encore liés a^x affaires du Midi. La Pologne n'était <}u'un séjour de barbares. La Russie n'existait pas. Au dedans du royaume était cette Ligue protégée par l'Espagne, autorisée par les papes, et qui combattait au nom de Dieu contre les rois.

On voyait, d un coté, ce Mayenne, sage dans les coiiseils , lent dans l'exécution y excellent chef de parti, plus habile qu'heureux guerrier; d'Aumale ardent, impétueux, bravant les rois et la mort; Nemours, assez grand pour que Mayenne en fût jaloux; Mercœur, philosophe au sein de la révolte^r et humain dans les guerres civiles ; Brissac , esprit romanesque et singulier , voulant créer l'ancienne Rome sur les débris de la France; le cardinal de Bourbon , qui, par sa faiblesse, avait été forcé de devenir roi; Guise, redoutable par son nom seul; d'Eperoon , qui n'avait que de l'orgueil , et n'inspira jamais que de la crainte; Villars, fier et. emporté, plein de franchise et de valeur; Joyeuse, dévot par caprice, et guerrier par fanatisme ; Villeroi, honnête homme et homme d'état; enfin c^ VI. 32

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préâdent Jéannih , trop vertueux pour un rebellé ^ aimant soMipays , ennemi de FE^gne , haï des Seize, l'Ame du parti malgré lé parti àiéme, dont il modérait la passion et la fureur. On voyait , de l'autre 06té, d'Autiibnt, sujet fidêlé, et intrépide guerrier; Biron, qui avait commandé en chef dans sept batailles; son fils, à qtii il ne manqua, pour être ^and , que d'étt^ toujours veMUeux ; Givri , aùftsi habile dans lès lettres que daiis la guerre ; Grillon^ dont le nom él^t celui de la valeur; Le^ digmères , de simple soldat , devenu connétable , dabs dei temps où tous les hommes, par leur pro* fté poids , se mettent à leur place ; Montmorency ^ digne de portek* un si grand nom ; Moi*nai, le seul peut-être qui ait été extrême dâhs la religion, sans être £Emâtique; Sânci,' magistrat, guerrier, négociateur et ministre; Harlai, qui eut la gloire de )»ouffrir pour son roi ; Bouillon -, génie inc|met et ardent , qM joignait toute l'activité de l'ambition à tout le flëgmé dé la politique ; lé comté d' Auvergne , avide de cabales et de plaisirs ; le comiè dé Soissoïis , bràVe , mais inconstant , peu attaché à soù maître , jaloux dé sa gloire, aveugle dans^df désirs, ayant besoin d'être à^té, se touriâ^thtatat sans objet. Tels étaient au dedans et au dëhot^s léis^ dispositions , les talens , tes vices ou lei vertus de ceux qui combatlàieifit ou servaient Hehri ÏV. Pour réunir tant d'intérêts, calmer tant de passions,

c'était peu de vaîncre; il fallait encore négocier. Sully , guerrier et politique , secondât le roi par ses talens, comme il le servait par sa valeur.

A peine la Ligue commençait à se former, Henii l'isivait envoyé à la côur de France pour en obserr ver tous les mouvemens. Il avait vu ce moment , avant-coureur des grands troubles , où chacun s'agite , observe , prend de^ mesures ; où les amitiés se changent en partis , où les haines deviennent factions , où tous les intérêts particulters pèsent sur l'état, où les petits cessent d'être étonnés dtf poids de la grandeur souveraine , et où les grands commencent à trafiquer de leur foi , et à mettre un prix à leur probité/ Il avait suivi toutes les révolutions de la cour , et les progrès de ses diflKrens systèmes. Il avait négocié , au péril de sa vie, le traité qui unit ensemble les deux rois. La moft de Valois lui ouvre une carrière plus vaste. Je lé vois tiégoder avec tous les ligueurs , qui, par leur puissance, disposaient des forces de rëtal, ou qui, par leur nom , influaient sur la fidélité des peuples. Villars , maître d'une place importante, lui oppose un courage fier et une colèirè aveugle; Sully, par te sari^-froid, parla niodération, par la franchise, triomphe de cette âme alttère, et rend un citoyen à l'état. L'héritier des Guisê^ vient combattre poûf soutenir ce même trône , ébranlé par leurs mains. Sully ramène une foule de rebelles aux pieds dé

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leur viaitre. Profiter de leur jalousie pour les dî-^ viser, de leur haine mutuelle pour leur inspirer l'amour du devoir; flatter l'ambition par des di* gnités , l'intérêt par des richesses , la vanité par des éloges ; estimer par le caractère et par l'impétuo-r site des passions, le prix que chacun met à sa haine ou à sa vengeance; calculer ce que chacun peut valoir à son nouveau maître, et quelle portion il entraînera avec lui en se détachant; flatter les puis^ sans par la gloire de décider du destin de l'état , les petits par l'honneur de prévenir les grands ;: persuader à chacun que c'est dans lui qu'on a le plus de confiance ; les engager tous à se hâter , pour ne pas se voir enlever la gloire de ce qu'ils auraient pu faire eux-mêmes : tel était l'art que Sully employait avec ces factieux obscurs qui forment la populace des partis , et n'ont d'autre politique que celle des passions ; mais avec les hommes d'uA ordre supérieur , son art de négocier n'était que celui de présenter la raison armée de toute sa force. Il pesait les intérêts de la France , balançait les droits , détaillait les forces , retraçait l'horreur des guerres, la nécessité d'un chef, les vertus du roi ; il faisait retentir au fond des cœurs la voix de la patrie qui redemandait ses citoyens , et déployait cette éloquence mâle qui naît moins des lumières de l'esprit que de la vigueur des sentimens.

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Dans ces temps déplorables , la fidélité même -était factieuse. En travaillantà ramener les ligueurs ^ il fallait affermir dans le devoir le parti de Henri IV. L'obéissance semblait être un bienfait, et non pas un devoir. Les catholiques , jaloux des protestans, et corrompus par l'Espagne, fonnaient des complots qu'ils croyaient sacrés, parce qu'ils y rûê* laient le nom de la religion. Les grands, accoutu«* tnés à l'indépendance , craignaient de faire un roi 50US lequel ils cesseraient d'être tyrans. Les protestans , animés de cet esprit républicain <jue les guerres civiles , l'exemple de la Hollande, «t la persécution même fomentaient; d'abord appuis de Henri IV, mais le servant plutôt en conspiratetïi's qu'en sujets; indignés ensuite de partager aVéc des catholiques l'honneur de combattre pour Itii ; frémissant bientôt de le voir prêt à leur échapper ; <lans l'édit de Nantes, regardant tous les privilèges tîomme un droit, tous les refus comme injustice; deventft plus irréconciliables contre une religion qui avait triomphé d'eux, formaient aii seiii de l'état un peuple nombreuit , toujours réprimé par l'autorité, et toujours luttant contre elle. C'était le génië'^ de Sully que Henri IV opposait à tant de factions. Sully veillait sans eesse : ou il annonçait de loin l'embrasemeàt, toujours moins terrible lorsqu'il est prévu; ou il le prévenait «i l'étouffaRt.

Quelles sont ce^ asseml^lées où des sujets pâ<*

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raissGPt avoir «des intérêts différens de ceux de l'état? Je reconnais le corps des protestans; as* semblées redoutables , parce que réunis ils voient mieux leurs forces ; parce que leurs fassions , concentrées dans un espace étroit, deviennent plus actives^ et fermeiïtent en s'unissant. Il eût été plus utHe sans doute de proscrire ces assemblées ; mai^ il ne restait à l'autorité encore chancelante que la ressource de les permettre, pour laisser croire qtt'Mle aurait pu les défendre. Pour en prévenir les effetfei , ri jEaJlait un homme qui y présidât au nopn du roi, et qui diiHgeat tous les mouvemens, e^ ne paraissait que les suivre ; un homme qui fat asse? ferme pour y soutenir l'honneur du trônô -, assez sage pour ne pas pousser t;|^op loin des es* pitts emportés f t extrême , qui eût de la souplesse pour manier les caractères, de la dignité pour ^ iniposer, un mélange d'activité et de sangrfroid» de l'adresse pour diviser , de l'éloquence pour réu* nir, l'art de tout pénétrer, beaucoup ^lu»encore que celui d'être impénétrable. Cet homme était SuJily;:^ Il sut calmer les défiances, dissiper le* bruits que répandait l'animosité, arrêter avec éclat les démarches les moins dangereuses , prévenir le» autres sourdement et en silence, retenir les uns par la craint^ , les autres par l'intérêt , quelquea*^ im& par ta honte , d'autres par l'honneur. U n'y aviât (las une passion, pas un vice, pas une vertu

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dont il ne tirât quelque avantage pour assurer la tranquillité publique.

Cet art de commander aux esprits n'était pas renfermé dans les bornes dc^la France. Partout où Henri lY avait des intérêts à discuter 9 Sully portait le même empire. Je laisse à d'autres le soin de peindre ce grand homme, négociant avec la Suisse , la Savoie, Rome et Florence. Je me bâte de le suivre en Angleterre. Elisabeth n'était plus ;< et le fils de Marie Stuart occupait son trône. H^ri ly avait formé le projet d'abaisser la maison d:Âutriche. Ce prince , irrité dé l^gueil de Charlejs- Quint, des complots ^e Philippe II, pqrtant tout le poids des malheurs de François I, et celui de ses propres injures , avait résolu de venger 1^ France, l'Europe et lui-même, et de terminer «qfin cette grande querelle. U fallait intéresser l'Angleterre à un projet qui devait armer la moitié de l'Europe contre l'autre. Sully pfirt, instruit par son roi» Ev arrivant à Londres , il ne voit que des obstacles; une nation fière, magnanime, capable des plus vastes desseins , mais ennemie d'un peuplç rival , concentrant ses projets et ses forces dans s^ propre grandeur; une cour orageuse et divisée en factions ; les partisans d^e la France se choquant contre ceux de l'Espagne ; d'autres également jaloux de ces deux puissances; quelques-uns séditieux, avides de nouveautés, n'étant attachés à

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aucun parti , mais s'agitant pour ébranler ; clé& miuistres ardens pour leur fortune , peu occupés de celle de l'état, se refusant à un projet dont ils n'étaient point les auteurs; une reine hardie, eni^ treprenante , passionnée potir. le parti catholique , bravant par fanatisme l?autorité ^ d'un époux et d'un maître ; un prince juste , mais faible et irré* solu, plus théologien que roi , faisant des livrés au lieu de combattre , sans fermeté au dedans , sans politique au dehors. Le génie de Sully lutte contre tant de difficultés. Tel qu'un général habile, et qui n'a pour combattre qu'un terrain inégal et jdésavantageux , promène partout ses regards , et observe autour de lui quels sont les postes qui peuvent l'appuyer; tel Sully, arrivé à la cour de Londres, observe tout ce qui peut traverser ou seconder sa négociation. Il juge la faiblesse du roi; il apprend à se défier des ministres ; il combat les intrigues des Espagnols ; il réveille dans les députés de la Hollande leur haine contre leflirs tyrans ; il excite la Suède et le Danemarck à étendre leur politique sur le Midi ; il enflamme Venise par l'espoir de recouvrer son ancienne grandeur. Armé de toutes ces forces réunies, il revient ensuite sur le roi , il l'attaque , il le presse ; il lui présente les vastes desseins de Heiuî lY approuvés par Elisabeth ; il lui fait voir l'Europe partagée en deux |;randes factions : d'un coté, l'empereur qui n'a

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cjue des titres et de la faiblesse ; le pape esclave ho«> norable de l'Autriche ; l'Espagne dévastée par l'A* tnérique; la Flandre espagnole ébranlée des se^ cousses qu'elle éprouva sous Philippe II; la Savoie resserrée entre les gR^nâbii puiss^ces qui Técra* sent; les petits états dltalie faits pour dépendre de quiconque veut les conquérir ou daigne les acheter : de l'autre , la France pleine de ressources, ^ sortant ^plus terrible du sein de ses divisions; l'Angleterre puissante par ses flottes, et plus ea<»* core par son génie; la Suède féconde en fer et en héros; le Danemarck fier d'avoir autrefois ravagé l'Europe; Venise commerçante comme Tyr, et conquérante comme Carthage ; la Hollande déjà célèbre par quarante ans de victoires; enfin les états protestans de l'Allemagne et de la Suisse enthousiastes de leurs liberté comme de leur rdi-^ gion. U passe au détail des projets ; il expose let moyens ; enfin il intéresse la vanité de Jacques, en lui peignant les rois d'Angleterre et de France à la tête de cette grande entreprise, remuant l'Europe , et faisant le sort des rois. Mais , ô faiblesse des grands hommes ! pouvoir inévitable qui entraîne tout ! Que sert à Sully de triompher de tant d'obs^ tacles, et d'unir l'Angleterre avec la France contre l'Autriche ? La mort de Henri lY devait rendre inutiles tant de soins. Une partie de ce vaste plan était réservée à. Richelieu ; l'autre ne devait jamais

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«tre exécutée ; et presque tout ce qui a été fiait devait encore être détruit par de nouveaux événe^ mens. Ainsi le monde politique a éprouvé encore plus de révolutions , qu'il n'est arrivé de change* mens sur la sui^^ce 4b^|{lobe.

Quelque talent qu'eût Sully pour négocier , le président Jeannin et le cardinal d'O^t poiiv^ent peut-être lui disputer cette gloiire : ma» il en est mm où il n'eut point de rivaux; c'est celle du mi» Qistère. Il y éclipsa tput ce qui avait paru jusqu'il* lars; il mérita, de servir de modèle à la postérité

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