‹ Mémoires du duc de SullyChapitre 78 sur 78 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Faibles orateurs , éloignés , par nos constitutions inodernes , de tout ce qui a rapport au gouverne^ «fnt et au^ affaires, esti-ce à nous à traitôr ces grands sujets qui embrassent le système politique des états? Ce serait aux orateurs des anciennes républiques , ou plutôt , s'il y avait un homme qui pat observer tous les empires , juger les lieux et les temps, suivre l'agrandissement, la décadence «t la chute de tous les royaumes , connaître enfin toutes les causes e% tous les effets , ce serait à lui à parler d'un ministre et d^up homme d'état. Qui ^treprendra de le peindre ? Si je lui donne la sa» geise et l'activité, l'esprit de détail et le génie ^ grandes choses ; si je dis qu'il doit gouverner

comme la nature, par des principes invariables et simples ; bien organiser l'ensemble , pour que les détails roulent d'eux-'mémes; pour bien juger d'un $eul ressort , regarder la machine entière; calculer l'influence de toutes les |^flifties 4f» unes sur tes autres, et de cbaçune sur. le tout; aaisir la multir tude des rapport^ entre des intérêts qui paraissent éloignés ; voir d'où tout vient , et où tout va ; lier kts intérêts particuliers à l'intérêt général y les réu^ nir en les contenant l'un par j['4y^^^9 £^1>^ conr Qourir les divisions mêmes à l'han^puie du tout ; si je dis qu'un ministre doit employer le moins de tQVfi^ ppssible pour cbaquQ opération ; éviter prm^ que aut^t que le mal les demi^remèdes dans les grands maux; marcher au but sai)s trop voiries fi^Ntacles ; distinguer dans les choses d'administrar tîQii celles qui ont besoin de toqt le ppidji de I^IH^ torité, et celles. c|ui ne sont jamais mieux admîv nUtrées quQ lorsqu'elles ne le sont point du tout; ne pas prendre l'état forcé d'un pays pour son ^tat naturel; ne pas s'écarter des princi|tes géoér raux pour quelques inconvénleas de détails; ni pas croire qu'on peut déraciner tous les abus , ce qui serait le pire de tous ; ne pas causer le malheu» d'un éta4: pour le bien d'une Ville, ni les maus d'uu siècle pour l'intérêt d'un instant : si j'ajoul|p qfiim ministre doit veiller sans cesse à retranolM^ ^ Il somme de$ maux qu'entraînent l'embanv

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de chaque jour, le tourment des affaires, les nécessités du moment, la mollesse ou la corruption de ceux qui exécutent , le choc et le contraste éter^ nel de ce qui serait possible tlans la nature , et de ce qui cesse de l'être par les passions, je n'aurai encore tracé qu'ime image imparfaite des qualités et des devoirs d'un homme d'état. Les opérations dé Sully le peindront mieux que tous les discours. -C'tcst en le voyant agir que nous mesurerons l'é* tendue de ses talens.

Il n'était pas encore surintendant , et déjà soii liiaitre le destine à réparer les maux de là France; Son premier mérite fut de les connaître. Il porte ses regards sur toute l'étendue du royamne, et il Yoit un état ébranlé par "quarante ans de guerreà civiles , en proie à tous les malheurs qu'une afatoritë faible et avilie avait pu introduire. Il com-* tnence par calculer les dettes de l'étsU. Il le trouve engagé avec l'Angleterre , la Suisse et la Hollande , qui avaient fourni à Henri IV des troupes,. des vaisseaux , du fer et de l'or, pour triompher de la iiigue ; avec les gens de guerre , dont le service et le sang n'avaient pas encore été payés ; avec les traitans, qui forçaient l'état à payer sa ruine; aveô tous les officiers dés différens ordres du royaume , qui réclamaient leurs gages et leurs pensions de plus de vingt années; avec les anciens esclaves des finvoris, à qui les libéralités de Henri III avaient

prodigué le sang du peuple ; avec les créanciers^ des rentes, qui, en chargeant l'état de capitaux, ^fameuses, dévoraient dans l'oisiveté le fruit des travaux et des sueurs de la nation ; enfin avec les chefs de la Ligue, qui tous avaient vendu leur fidélité à leur nouveau maître. Il avait fallu ache^ ter chaque place, payer chaque traité, estimer à prix d'or l'intérêt que chacun trouvait dans la révolte, comme si l'honneur de redevenir vertueux n'eût pas été la première des récompenses. Toutes ces dettes réunies formaient upe somme de troi^ cent trente millions. Sully passe à l'examen des revenus. Je souhaiterais que mon siècle pût être étooné en apprenant que le roi ne recevait que trente millions, tandis que le peuple en payait; cent cinquante. Quelles étaient les sources de cet incroyable désordre? La faiblessq des rois, la rapacité des sujets. Outre les subsides imposés pour les besoins de l'état , chaque officier ou de guerre, ou de justice, ou de finance, levait des droits sur le peuple , qui était forcé de nourrir tant de tyrans. Tous les créanciers de l'état, soit étrangers^fi» soit sujets, se payant par leurs propres mains^ avaient, jusque parmi les fermes du roi, des fermes à leur profit, et leurs brigands, sous le nom de commis , qui disputaient à ceux du prince le droit de dévorer le royaume. Les fermiers-généraux établissant des sous-fermes , et celles-qi étant subdU

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tiséto en d'autres qui se partageaient eiicol^ ^ d'l^tub[^ê» brànt^bés, les révenus de l'état s'épuisaient m pàtôàiQt pat* tant de ynains; semblables à ctt masses d'eaux , qui , précipitées d'une grande hauteur, et l'oulant de cascades en cascades, dé ib^ dbéf^ èU ttx^ërs , se dissipent en poussière , sont etnportééls par les tents sûr des plaines éloignées , et trompent le bassin qui le^ attendait dans lu fond du vallon. Cent millions de domsdnes avaient été aliénés presque sans titre. Une grande partie 4es revenus roya.u)L avait été ou usurpée pa<* les grande, <^u vendue au plus vil prit par ceui mêmes qui furent employés à en constater Tétat. Mais la plus grande source du désordre était lés brigan«* Algéft des officiers de finance. Qui pourrait détail'^ te^ toutes lés ruses qu'avait inventées l'avarice pbUf s'approprier les Ircvfenus de l'état ? On dîmi-* nu&itfes fiecètn^> on augmentait les dépenses; ûû multipliait les frais ; on enflait le^ éniôlumens dès (Charges; on faisait de doubles et de triples em* pl0is>, on falsifiait des artides, on en supprimait cintres. Sully porte le flambeau dân^ toutes tes nUfiféâ lourdes et pkx)fondes, où les receveurs puisaient l'or de la France. Il parcourt tbus les registres, Compati tous les états, vérifie tous les comptes ; il lefe Wipprofche^ il les combine. Je ne craindrai pa* de le dire : ce travail* obscul* est peut-être ce qui Ésilt le plus d'honneur à Sully. L'âme d'un grand

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liomme sent un plaisir secret , lorsqu'il s'agit dans un conseil de braver, pour le bie^ de l'état, des ennemis puissans ; son génie s'^ève lorsqu'il forme ces grandes combinaisons qui doivent influer sukr le système «de l'Europe : mais s'ens«Velir dans des détails qui rabaissent continuelldmmt l'esprit^ et exigent toutes les petites attentions d'un instinct kborieuk ; consacrer à de pénibles calculs cette même main accoutumée à conduire de^ armées ; ce travail, dont les difficultés sotit très-grG»ide&^ le fruit incertain, et où l'imagination n'est poiqj|: soutenue par l'idée de la gloire , demande une âme plus fotte que les opérations les plus éclatantes du ministère.

Sully poursuit l'examen de la France. Il ob$e]rvj| dans tout le royaume les effets de ces abus. Il vtHt l'industrie étouffée^ la circulation interrompue, les fonds de terre négligés ou sans vtaleur^ if peu-* pie dans la mi^re , le crédit anéanti >, nulle res-^ source pour le présent , une ruine presque inéri^ table pour l'avenir. Cependant la France >tommb un malheureux qui expire en se débattant, inquiets et tourmentée ) s'agitait pour trouver un. remède à ses maux. (M avait créé un conseil de finances , espèce d'hydre encore plus funeste à l'état que le surintendant qu'dle remplà^it Les membres de ce conseil augmentaient les maux qu'ils devaient réformer. On les vit, sous des noms empruntés.

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gouverner toutes les. fermes du royaume, se faire adjuger à vil prix les baux des grandes entreprises, forcer par leurs délais les créanciers de l'état à réduire eux-mêmes leurs sommes , et les porter ensuite tout entières sur les comptes. On les vit re* fuser, pour les besoins de la guerre, ces méme& trésors qu'ils prodiguaient pour leur luxe^ et jouir à la fois de l'indigence du roi , de la misère du peuple, et du désordre de l'état. Tels notre siècle a vu dans une ville renversée par un tremblement de terre, des brigands chercher de l'or au milieu des cadavres et des ruines , et remercier le ciel du renversement de leur patrie. Cen était fait de la France, sans un ministre tel que Sully. Tandis que tjout se réunissait pour la perdre, il n'omit rien pour la sauver. Pour achever de s'instruire, il parcourt lui-même une grande partie des province» du royaume. O vous, qui voulez connaître et guérir les maux d'un état , sortez de vos palais. Assis à vos tables voluptueuses,, vous ignorez qu'il y a des milliers d'hommes qui meurent de faim. Daiots les cours et autour du trône , le peuple est toujours heureux, un royaume est toujours florissant: c'est lorsqu'on voit les sillons de la campagne abandonnés, les charrues brisées, les chaumières désertes ou qui tombent en ruine; c'est lorsqu'on: foule l'herbe qui couvre les rues solitaires des villes; c'est lorsqu'on rencontre sur les grands chemiiiis

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des pères, des mères, de jeunes enfens qui fuient, tous ensemble le doux sol de leur patrie , pour aller chercher des alimens sous un ciel plus heureux; c'est alors que le cœur se serre, que les larmes coulent :" c'est alors que l'on commence à concevoir que la cour n'est point l'état, et que le luxe de quelques hommes ne fait pas le bonheur de vingt millions de citoyens.

Tel fut le spectacle qui frappa les regards de Sully. Mais, avec l'âme du citoyen, il portait l'œil du philosophe. En observant les maux, il étudiait les ressources. Il ne faut point que la postérité ignore que Sully, dans ses recherches, éprouva de la. part des financiers presque autant de difficultés et d'obstacles, que son maître en avait éprouvé de la part des ligueurs, lorsqu'il avait fallu conquérir chaque ville. L'homme de bien triompha; il parcourut ce royaume désolé avec des vues également éclairées et bienfaisantes. Enfin les maux vont cesser , -et la lumière va naître. Sully est armé de l'autorité de son roi ; et il a toute la vigueur d'une âme qui veut fiiire le bien. Il commence par réformer les abus. Les officiers et les grands n'ont plus le droit de lever des contributions sur les province»; et le peuple, affranchi de ses tyrans , se félicite de n'avoir plus à payer qu'un maître. En vain d'Épernon, dans le conseil, soutient la cause des concussionnaires ; ce n'est IV. 33

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point à Sully à trembler. 'Comme ministre^ il écrase l'injustice; comipe guerrier, il brave les menaces. Il poursuit sa carrière au milieu des orages. Il défend aux créanders de l'état de lever par eux-mêmes aucun droit sur les fermes. Par cette ordonnance , les revenus furent arrachés des mains de l'Angleterre^ de l'Allemagne , de la Suisse, de Florence, de Venise , et de tous les hommes les plus puissans du royaume. Henri IV est effrayé lui-même de la tempête qui s'élève contre Sully. Mais SuUy est inébranlable. Il casse dans les £ermes la multitude des sous-baux. H dresse un état général des finances , qui prévient les moyens honteux de s'enrichir. Il prescrit aux receveurs de nouvelles formules de comptes. Les souterrains profonds qu'avait creusés l'avarice sont découverts au grand jour ; et les tigres qui s'y retiraient pour y dévorer sourdement les entrailles du peuple, cessent enfin d'avoir des repaires. Les fovtunes injustes sont citées à des tribunaux. L'avarice rend compte de ses pillages. L'or qui s'est égaré hors des canaux publics est forcé d'y rentrer. Si l'état ne retira point de ces établissemens sévères tout le fruit qu'on espérait, si plusieurs des grands criminels échappèrent à la poursuite des lois ^ n'accusons point SuUy : accusons et les intrigues et la vénalité, et la faiblesse de la nature pour le bien , et l'excès du mal même ; car il arrive on

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point OÙ l'or , qui est la source des trimes , sert lui-même à les couvrir, et où, à farce d'être coupable , on devient innocent.

Tout prend une £aice nouvelle>Les fermes sont doublées ; les étrangers en sont exclus ; les courtisans n'ont plus d'influence, et cessent de vendre leur protection. Dès-lors. les choix dirent meilleurs ; car , j'oserai le dire , ck qui est protégé n'est presque jamais ee qui doit l'être, lyaffieurs, celui qui corrompt est déjà corrompu, et celui qui achète les autres , quel prix peut-il être estimé lui-même ? Le temps de la tyrannie et des usurpations n'est plus. Quatre-vingts millions de domaines rentrent dans les mains du souverain. $uUjr passe à une opération plus compliquée. On vérifie . les rentes constituées sur l'état Leur sourpe, leur hypothèque , leur capital , l'époque de leurs diffé-

• rentes créations, tout e&rt conrita. Chaque engagement est discuté ; dhaque degré d^injustice où de fraude est calculé. On éteint les unes ^ on reiH'bourse les autres, on réduit celles qui devaient être réduites. L'équité sévère prési^da à tous- oci^ jugeraens; et une opération qui ébranlait les fortunes de tant de particuliers «servit encore k établir le crédit public. On fait des lois pour arrêter

' les sommes qui passaient chez les nations voisines ; maïs les lois ne suffisent pas; il &ut ôter aux hommes Tintçrêt de les violer. Sully eut recours

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à différens moyens, mais tous.insuffisans. Louons ce grand homme du bien qu'il voulut faire, et rejetons sur son siècle celui qu'il ne fit pas. Vovdrp rétabli dans les paieroens les £sicilite. A chaque partie de la dépense est appliquée une partie des revenus. Les deniers ne sont plus engagés d'a^ vànce, d'une année à l'autre, parce que les assignations n'excèdent plus la portée de la recette. Unédit sévère défend de reculer les paiemens, et prévient ces traités honteux où le créancier était obligé de trafiquer d'une partie de sa dette pour acheter l'autre. Si quelqu'un était fatigué de oes détails , qu'tl sache que les choses fes plus petites en apparence influent sur la grandeur des états. Tout, dan$ les. réformes de Sully, tendait au soulagement du peuple. Les villes et les provinces aont déchargées du fardeau des dettes qui les accablent. Les irezations sourdes, les formalités odieuses , les remèdes deventfe plus cruels que les maux, sont supprimés. Les privilèges, souvent injustes et toujours dangereux , sont réduits à feur juste nombre} et la répartition plus égale rend les recouvremens plus faciles.

. C'est ici le moment de développer les principes économiques de Sully, principes où il fut si bien secondé par l'humanité ^et par le génie de Henri IV. Comment ces deux hommes , qui avaient passé une grande partie de leur vie sur Jes champs de

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bataille, se trouvèrent-ils tout-à-coup formés dans Tart de gouverner? Est-ce que l'habitude des grands dangers accoutume à imaginer les grandes ressources ? \>n bien , est-ce que les motifs brillans , la gloire, les fatigues, les grands spectacles, le sort des nations que l'on a entre ses mains, élèvent l'homme et l'agrandissent, enjui Causant exerça* toutes ses forces?

N'allons pas confondre la science du gouvernement économique avec la simple administration des finances. Celle<n n'est qu'un mécanisme d'ordre et d'inspection : l'autre est la science de l'état Elle pénètre à la sou^cedes richesses ; elle les augmente; elle les dirige; elle les distribue. Les listes de la vanité sont surchargées de noms de suriiitendans des finances : les Ëistes de la patrie ne comptent que Sully. «

Par quel art funeste le système des impôts est-it devenu plus ruineux pour les états que la gueire, la p^te et la fimrine? Si les campagnes sont dépeujpléeâ, si une partie des terres sont en friche, si la France a pardu la moitié de ses revenus , st tous les ressorts sont affidblis et languissans, quelle en est la cause ? C'est qu'on arrache des mains du laboureur le^ riehesses destinée^ à reproduire les richesses, et que les reveiïtis,* épuisés dans leur source, ne peuvent plus rentrer dans le sein de la terre pour en bâte germer d'autres. Aussi une des

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premières opérations de Sully fut de remettre aux provinces vingt millions d'arrérages de taille; et depuis il diminua d'année en année cet impôt de deux millions. Ce grand ministre regardiAt la taUle comme un impôt vicieux de sa nature, surtout cette taille arbitraire qui rend les possessions iacertaines, et abandonne la propriété aux caprices des tyrans. Jetez les yeux sur les campagnes : vous y verrez le laboureur forcé lui-même à étouffer son industrie, tremblant d'améUfOrer sa tçrre, faisant au ciel des vœux meurtriers pour que sa moisson ne devienne pas plus fertile , n'osant augmenter sa dépense , de p^ui; . qiie sa iîchesse iie soit un crime; vous verrez le pauvre,, écrasé sous. 1^ poids de son travail , obligé de porter encore le fardeau du riche; les exi'emptions, vendues aux tilas, devenir ime source de*terreur pour les autres ; la féaoûdM d'une terre , punie de la stérilité des champs voisins : vous verrez des oppresseurs barbares enlever d'une chaumière les vils meubles que IHndigence laissait à la nécessité ;*le lit sur lequel une femme vient de donner un citoyen* à l'état, dépouillé par des mains avides; les langes arrachés de dessus INenfant qui vient de naître; des malheureux traînés sur la potissilre en se débattant j poussant des Rurlemens sous leur oabane, et disputant, avec la force du désespoir,' la dernière gerbe qu'ils avaient cachée pour lés besoins

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de leurs enfans. Quqi donc! les habitans de la campagne sont-ils des ennemis de l'état , dévoués à» l'oppression et à la tyrannie? Malheur aux âmes éti^ites et cruelles , qui osent penser qu'il est de la politique que le paysan soit misérable! comme si des paysans n'étaient pas des citoyens ; comme s'ils n'étaient pas nos bien&iteurs ; comme si le découragement et le désespoir excitaient plus au travail qua l'aisance et la liberté! Telles étaient cependant ites i^imes que SuUy avait tous les jours à combattre dans le conseil. On le vit s'élever de même contre une autre espèce d'impôt établi* stir toiltes les denrées , parce que cet imp6t n'était qu'une nouvelle surcharge $ur les terrea. On le vit déployer toute son indignation contre la gabelle*, espé^ de monstre qui a droit de ravagei; certaine» provinces , qui/orce des hommes pauvres à acheter du sel qiiaiidils xjymquent de pain , ne marche- qu'ai} b|;|iil^ii|ês chaînes , empoisonne l'air qu'iiiespire , et flé^t l'agriculture par** tout où il imprime ses pas. « Sin , disait Sully à « Henri IV, vous a^ez extirpa du sein de vos états a la guerre civile /mais vos sujets ne sont point «'encore en pake; des anm^ de j)irates assiègent « leurs mnsons : délivrezrles enfin dé leurs véri- « tables ennemis , et failli» cesser des fléaux plus « meurtriers pour la. France que les batailles de « Saint-Denis, de Jam'ac. .de 'Moncontour et de

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« Coutras. » Je ne m'arrêterai pî^s sur les corvées^* qui ravissent au laboureur, non plus son argent > mais ses bras , et qui , pour épargner à l'état le salaire de quelques ouvriers , lui coûtent ^ par lejdé^ périssement de l'agriculture , une partie de ses revenus. Je ne^m'arrêterai point sur la manière de lever l'impôt , plus onéreuse au peuple que l'impôt même. Partout le mal s'est glissé avec le bien ; partout l'abus est né dç la loi.

Rois^ princes, miinistres, écoutez tbus le*grand principe de Sully: L'agriculture e$t la base.de la puissance. C'est l'agriculture qui crée et qui entretient les flottes; c'est elle qui enfante les armées; c'est dans les champs couverte d'épis qiie germe la victoire. Athènes et Rome désiraient des guerriers et des savans; Sully /pour foire fleurir la France , ne voulait que des laboureurs et des pâtres. Il ^coura^e tous ces hommes, utiles.; il propose des récoippeimes^à ceux qui remettront en valeur des terr^^nsl incultes ; ilopTja partout chercher des bras pour £ertiliser'les terres. Sa voix appelait dans la France les huit cent mille Maures que - la superstition chassait alors de l'Espagne. Par un règlement sage^ il garantit les gens de 4a campagne de l'oppression des gens Jàt guerre. « Soldats et'laboureursf leur dit-il, d'où naissent c( ces divisions ? Ceux qui défendent la patrie doi» « vent-ils s'armer contre ceux qui la nourrissent? »

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Il défend les cultivateurs contre une espèce d'ennemis encore plus redoutables, contre ceux qui venaient , au nom de \at loi , leur enlever ^ auf milieu d'un sillon, les boeufs, compagnons de leur travail, et jusqu'aux instrumens du labourage.

Tout change ; l'agriculture renaît ; les campagnes deviennent fécondes; la joie et la sérénité reparaissent sous les toits du laboureur. O jours de notre prospérité ! Alors la Fraûce , 'avec un tiers de plus d'babitans ; nourrissait elicore une partie de r£urop'e; alors nos blés inondaient l'Angleterre , qui se voyait forcée de payer un tribut à no^ campagnes.' On ne saurait trop répéter, surtout aujourd'hui , que cette abondance fiit l'faeu-

reux effet de laliberté des grains. Cén'est pas que, dès ce^'temps-là même ,11 n'y. eut de ces hommes qui, chargés d'une petiteVp^tie de l'administra^ tion , mais incapables' de '4Kdij!: et d'embrasser le tableau générai , saisissei^t:%Vi{i|atfènt l'occasion de décider d'une mtllère d'étal^Ss^ pour l'intérêt de quelques bourgades J[ont le malheur d'un royaume entier. Ces hommes osèrent défendre la sortie des blés de leui;s provinces ; SuUy déploya sur eux cettj^ autorité qui est toujours bienfaisante, quand elle n'est sé^re que pour être utile. « Si chaque a officier , écrivait-il au r<9i , e/i faisait autant , « votre peuple serait bientôt sans argent^ et par «c conséquent votre Majesté. »L.Par»l^<^ ^^ui doivent

4io ]£lo^ë de sullt.

instruire tous les gouvememens et tbus les princes! La liberté est râmè in coqimerce ; il [parcourt le monde , fuyant les lieux de l'oppression. Sully l'appelle. et tâche de le fixer en France. Le comnïerce intérieur était chargé d'une foule dé droits , que leç grands avaient arrachés à une autorité £iible ou peu éclairée. Les monopoles , qui ^ présentent toujours sous une fausse idée de police , aux abus d'une liberté mal réglée, avaient substitué ceux de Toppressioïi. Sully combat tous ces tyrans avares. Il établit un conseil de commerce , institution nécessaire, mais qui ne deviendra utile que lorsque le négociant y sera réuni aveci'hamme d'état. Le premier y portera les lumières de l'expérience: le second opposera les grands.principes aux petits intérêts. Il- entrepren^He réunir là Seine avec la Loire. Il rend d^autres rivières aaiâgables. Il fait percer et construire des grands chemins , non plus , comme chez les anciens Romains ^ pour que l'esclavage pût se commuifiquer rapidement d'un bout du monde à l'autre , mais pour épancher l'abondance et porter les richesses. Il anime et protège l'industrie , mais il la tient au second rang , où elle doit être. En observant les nations , il avait vu l'or prendre sa source dans le Pérou , de làtse répandre dans l'ancien monde, une partie aller s'engloutir dans les Indes, la plus grande portion rester en Europe; là , emportée d'un mou-

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vement rapide, circuler sans cesse, mais dans son cours , se détourner des ctlniats stériles, et couler, par une pente naturelle , sur les pays que l'agriculture rend fécoilds. Il jugea dès-lors que le produit des terres est la véritable richesse; que le trafic peut enrichir de petits états , mais que le commerce de propriété convient seul à une grande monarchie. IL n'encouragea donc que les manufiM^ture» de laine , soit parce qu'étant liées à. la nourriture des troupeaux, elles deviennent encore pour les terres une nouvelle source de fécondité,* soit parce que le principal avantage de l'industrie étant de donner une valetir aux denrées en facilitant la consommation , les manufactures les plus grossières sont aussi les plus utiles. Le peuple , à qui tout ce qui est grand en impose, admire les grandes* villes et les capitales immenses ; le sage n'y voit que des colosses, qui . paraissent servir à là décoration des états , et qui les écrasent. SuUy regardait comme un des principes du gouvernement économique , de veiller à la diminution de ces grandes masses. Il voulait faire aimer à* chacun l'héritage de ses pères ; il voulait surtout que le laboureur conçût un noble orgueil de sa profession , et préférât Thonneur de régner sur les campagnes à la honte de vendre sa misère dans les villes. Le grand nombre des offices a toujours été mis, par les hommes d'état , au nom^

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bre des fléaux publics : Sully voit le point ou finit la nécessité, et où commence l'abus; et il réduit les offices à cette proportion. Le haut prix de l'intérêt de l'argent écrasait les nobles sous le poids des dettes , et nourrissait la paresse du peuple : cet intérêt fut réduit; -les terres reprirent leur valeur; la classe active des citoyens trouva des ressources. Cest par le même principe qu'il reqaboursa pour cent millions de rentes : son œil était blessé de voir t^nt d'hommes payés par l'état pour être- olsifs. Ce grand ministre voyait dans le corps, politique l'enchaînement nécessaire des mœurs "«tveo les lois ; il travaillait donc à réprimer les liices , et surtout le luxe , ce lu^e'bien plus funeste que les séditions et les guerres, parce que celles-ci ne donnent que des convulsions passagères à l'état , au Ueu que l'autre le mine sourdement en détruisant les vertus.

C'est par une administration fondée sur ces principes, que Sully, en moins de quinze ans, yiut à bout de' changer la face de la France. Mais il n'eût point çunorti si prompteinent trois cent cinquante millions de dettes; il n'eut pointiaissé quarante miUions dans les coffres du roi, si à tous ces moyens, il n'eu eût joint un autre encore plus puissant : c'est l'économie. Je n'entends pas cette économie frivole qui consiste à retrancher quelques dépenses , et qui , ne portant que sur de pe-

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tifs cAjetSy ne procurerait à réta^<{ue de petites ressources ; f entends cette économie réelle et toate-poissant^ qui goureme.les trésors d'un empire comme les Inens d'une ËunUle, qui établit Tordre, qui prévient les dissipations, et qui applique tout entier aux besoins de Tétat ce qui est la substance et le sang de l'état même. Rendons grâces à Sully de ce qu'il a donné aux ministres cet exemple d'une économie courageuse; et, si cda nous est permis, £ûsons des Tœux pour qu'un si grand exemple ne demeure pas- inutile, aux .natknia.

Tant de vues, de soins et de travaux dans la partie économique, n'oonipaient pas Sully tout entier. Son génie parcourt également toutes les parties du ministère. L'artillerie, la guerre, la marine, les arts^ la religion, la politique, tout est Tobjet de ses trairaux et de ses succès. Que dis-je? ce grand homme servit la Fomce , même lorsqu'il n'était plus. Il prépara le siècle de Louis XIY , et forma Qo\b&rL Colbert et Sully! Quels noms!

Cest un. spectacle intéressant de rapprocher ces deux hommes célèbres , qui font époque dans notre histoire, et peut-être dans cèle de l'Europe.

Destinés tous deux à de grandes choses, ils fu* rent élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully parut après les horribles dé* prédations des £sivoris et les désordres de la Ligue.

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Ck>lbert eut à préparer les maux qu'avait, causésie règne orageux et &ible de Louis XIII, les opérations brillantes mais forcées de Bichelfeu, les querelles de la Fronde, FaDarchie des finances sous Mazarin. Tous deux, trouvèrent le peuple accablé d'impôts , et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus; tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient le génie du gouvernement , capables de vouloir le bien , asseï^ courageux pour l'entr^rendre, assez fermes pour le soutenir^ désirant de faire de grandes choses, l'un pour la France , et l'autre pour lui-même. Tous deux commencèrent par liquider les dettes de l'état; et les mêmes besoins firent naîti^e kyi mêmes opérations. Tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique. Ils surent également comlnner la nature des divers impôts; mais Sulljr ne sut pas en tirer tout le parti possible : Colbert perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions. Tous deux diminuèi'ent les frais énormes de la perception , bannirent le trafic honteux des emplois, qui enrichissait et avilissait la cour, ôtèrent aux courtisans tout intérêt dans les fermes. Tous deux firent cesser la coofusioii qui régnait dans lés recettes , et les gains immenses que faisaient les receveurs : mais , dans toutes ces parties, Colbert n'eut que la gloire d'imiter SuUjr , et de Cèdre revivre les anciennes curdonfiancea de

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savans ouTragesd'un législateur, et où la plos petite erreur de combinaisoB peut coûter des millions à Tétat. n sera difficile d'égaler Colbert dans les détails et les grandes moes du • ccnnmerce. Il sera difficile de surpasser Sully dans les encouragemens qu'il donna à l'agriculture. Ce n'est pas que Colbert ait négligé entièrement cette partie importante. iTexagérons pas les fautes des grands hcHnmes, et n'ayons pas la manie d'être toujours extrêmes dans nos censwes comme dans nos éloges. Colbert, à l'exemple de Sully , Toulut Cadre naître l'aisance dans les campagnes ; a diminua les tailles ; il prévint, autant <{u'il put , les maux attachés à une imposition arbitraire; il prot^ea par des réglemens utiles la nourriture des troupeaux; il encouragea la pc^ulati<m par des récompoises; mais, faute d'avoir perans le commerce des gnûns, tant d'opérations admiraUes furent presque inutiles; il n'y avait point de ridiesse rédle; l'état parut brillant, et le peu[de fut malheureux; l'or que le trafic fusait circuler ne parvenait point jusqu'à la classe des cultivateurs; le prix des grains baissa sans cesse, et Voa finit par la disette. Tels furent et les principes et les succès différens de ces deux grands hommes. Si maintenant nous comparons leur caractère et leurs takns, nous trouverons que tous deux eurent de la justesse et de l'étendue dans l'esprit, de la grandeur VI. 34

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que désirer. L'un , dans un temps d'orages, et sous «un roi soldat, annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les sciences : l'autre , ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque dans les plaisirs de l'esprit, donna au monde l'exemple, trop oublié4)eut-etre, d'honorer, d'enrichir et de développer tons les talens. Sully entrevit le premier l'utilité d'une marine; c'était beaucoup en sortant de la barbarie : nous nous souvenons que Colbert eut la gloire d'en créer une. Le commerce fut protégé par les deux ministres : mais l'un voulait le tirer presque tout entier du produit des terres; l'autre, des manufactures. Sully préférait avec raison celui qui, étant attaché au sol , ne peut être partagé ni envahi , et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire ; Colbert ne s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de caprice ou de goût , et qu'il peut passer, avec les artistes , dans tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la connaissance des véritables sources du commerce ; mais Colbert l'emporta sur lui du coté des soins, de l'activité et des calculs pohtiques dans cette partie ; il l'emporta par son attention à diminuer les droits intérieurs du royaume, que Sully augmenta quelquefois, par son habileté à combiner les droits d'entrée et de sortie; opération qui est peut-être un. des pluvS

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savans ouvrages d'un législateur , et où la plus petite erreur de combinaison peut coûter des millions à l'état. Il sera difficile d'égaler Colbert dans les détails et les grandes vues du- commerce. Il serji difficile de surpasser Sully' dans les encouragemens qu'il donna à l'agriculture. Ce n'est pas que Colbert ait négligé entièremient cette partie importante. N'exagérons pas les fautes des grands hommes , et n'ayons pas la manie d'être toujours extrêmes dans nos censures comme dans nos éloges. Colbert, à l'exemple de Sully , voulut faire naître l'aisance dans les campagnes ; il diminua les tailles ; il pi*évint, autant qu'il put , les maux attachés à une imposition arbitraire; il protégea par des réglemens utiles la nourriture des troupeaux ; il encouragea la population par des récompenses ; mais , faute d'avoir permis le commerce des grains, tant d'opératioiïs admirables furent presque inutiles; il n'y avait point de richesse réelle; l'état parut brillant, et le peuple fut malheureux; l'or que le trafic faisait circuler ne parvenait point jusqu'à la classe des cultivateurs ; le* prix des grains baissa sans cesse, et l'on finit par la disette. Tels furent et les principes et les succès différens de ces deux grands hommes. Simaintenant nous comparons leur caractère et leurs talens, nous trouverons que tous deux eurent de la justesse et de rétdoidue dans l'ei^rit , de la grandeur VI, 34

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dans les projets , de l'ordre et de l'activité dans l'exécution : mais Sully peut-être saisit mieux la masse entière du gouvernement ; Cplbert en développa mieux les détails. L'un avait plus de cette politique moderne qui calcule; l'autre, de cette politique des anciens législateurs, qui voyaient tout dans un grand principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée , où il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues : le plan de Sully était simple et uniforme comme celui de la nature. Colbert attendait plus des hommes : Sully attendait plus des choses^ L'un créa des ressources inconnues à la France : l'autre employa le mieux les ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir d'abord plus d'éclat : celle de Sully dut acquérir plus de solidité. A l'égard du caractère , tous deux eurent Iç courage et la vigueur d'âme, sana l^uelle pa ne fit jamais ni beaucoup de bien , ni lieaucoiip de mal dans un état : mais la politique de l'un se sentait de l'austérité de ses mœurs; celle de l'autre, du luxe de son siècle. Ils eurent la triste conformité d'être hais; mais l'ruo des grands, l'autre du peuple. On reprocha de la dureté à Colbert, dé ta haur teur à Sully : maiâ ^ si tous deuK choquèrent des particuliers, tous deux aimèrent la nation. Enfin, si Ton examine leurs rapports avec les roîâ qu'ils servaient , on trouvera que Sully fEÛsait la loi à son

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maître,. et que Colbert recevait la" loi du sien; que le premier fut plus le ministre du peuple, et le second plus le ministre du roi : enfin , d'après les talens des deux princes, on jugera que Sully dut quelque chose de sa gloire à Henri IV, et que Louis XIV dut une grande partie de la sienne à Colbert.

On ne connaîtrait point Sully tout entier, si l'on ignorait que ses vertus égalèrent ses talens. Que ne puis-je mettre sous vos yeux cette partie de ses mémoires , où , en traçant les qualités morales que doit avoir l'homme d'état, il trace luimême son portrait sans s'en apercevoir! Vous y verriez la sainteté des mœurs, l'éloignement du luxe , ce courage stoïque qui dompte la nature , qui résiste à la volupté , et se refuse à tout ce qui peut énerver l'âme. Sully avait adopté ces vertus autant par principe que par caractère. A la cour il conserva l'antique frugalité des camps. Les riches voluptueux eussent peut-être dédaigné sa table ; mais les Duguesclin et les Bayard seraient venus s'y asseoir a côté de lui. Le travail austère remplissait ses journées. Chaque portion de temps était marquée pour chaque besoin de l'état. Chaque heure, en fuyant, portait son tribut à la patrie. Ses délassemèns mêmes avaient je ne sais quoi de mâle et de sévère : c'était du fepos sans indolence , et du plaisir sans mollesse. L'économie do-

mestique l'avait formé à cette économie publique, qui devint le salut de Tétat. Ses ennemis louèrent sa probité. Sa justice eût étonné un siècle de vertu. Sa fidélité brilla parmi des rebelles. Après la mort de son maître, on put le persécuter, mais on ne put réussir à en faire un mauvais citoyen. Il resta sujet malgré la cour. Il servit la reine qui l'opprimait. En entrant dans les finances , il ne craignit point de donner à la nation la liste de ses biens. En sortant de place, il osa défier son siècle et la postérité. Les présens qu'on lui offrit pour le corrompre n'avilirent que ceux qui les offraient. Comme ministre, il ne reçut rien des sujets : comme sujet, il ne reçut de son maître que ce qui était empreint du sceau des lois. On a déjà vu sa fermeté dans ses devoirs. La France se ligua contre lui, pour l'empêcher de sauver la France : il résista à tout; il eut le courage d'être haï. La noblesse , qui n'inspire que de la vanité aux petites âmes, lui inspira l'orgueil des grandes choses. Jamais on ne porta si loin ce vieil honneur, dont l'enthousiasme fit nos antiques chevaliers. Il dut avoir des calomniateurs et des jaloux : il terrassa la calomnie par ses vertus; il humilia l'envie par ses succès. Il se vengea de ses ennemis , car il ne perdit aucune occasion de leur faire du bien. Les méchans trouvaient en lui une âme inflexible et rigide ; les malheureux y trouvèrent une âme sen-

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sible et compatissante. Dans la religion , zélé sans fanatisme, et tolérant sans indifférence, il était l'organe du roi auprès des protestans , il était le protecteur des catholiques auprès du roi : il fut adoré à Genève; il fut estimé dans Rome. Bon époux, bon maître, bon père de famille, il donna un plus grand spectacle , il fut l'ami d'un roi. O Henri IV! ô Sully ! ô doux épanchemens des cœurs! soins consolans de l'amitié! C'était auprès de Sully que Henri IV allait oublier ses peines ; c'était à lui qu'il confiait toutes ses douleurs. Les larmes d'un grand homme coulaient dans le sein d'un ami. La franchise guerrière et la douce familiarité assaisonnaient leurs entretiens. Il n'y avait plus de sujet ; il n'y avait plus de roi ; l'amitié avait fait disparaître les rangs. IMais cette amitié si tendre était en même temps courageuse et sévère de la part de Sully. A travers les murmures flatteurs des courtisans, Sully faisait entendre la voix libre de la vérité. Il estimait trop Henri IV, il s'estimait trop lui-même pour parler un autre langage. Tout ce qui eût avili l'un et corrompu l'autre, était indigne de tous deux : aussi osa-t-il souvent déplaire à son maître. Je n'entrerai point dans le détail et de ses actions et de ses paroles. Il en est qui ne sont pas faites pour être senties dans' des siècles corrompus. Les âmes faibles les appelleraient téméraires ; les âmes basses les jugeraient criminelles 2

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mais Thoiâme vertueux les honorera toujours comme il le doit. Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que l'idée seule de Sully était pour Henri IV ce que la pensée de l'Être suprême est pour l'homme juste : un frein pour le mal, un encouragement pour le bien.

Faut-il qu'im commerce si noble ait été si tôt interrompu! Faut-il qu'un tel roi et un tel ministre aient si peu gouverné la France ! O jour , ô moment horrible où Sully entendit tout-à-coup retentir autour de lui : le roi est assassiné; le roi n'est plus; où un serviteur fidèle, témoin du parricide , lui remit l'affreux couteau encore dégouttant de sang; où Sully, à travers les cris , les sanglots , les gémissemens et les larmes de tout un peuple, se précipita vers le Louvre, pour y voir, pour y embrasser encore une fois le corps de son ami et de son maître ; où il serra dans ses bras , où il inonda de ses larmes, où il pressa mille fois contre son sein le jeune enfant, héritier de ce malheureux prince! Mais quels furent ses sentimens, lorsque, dans le palais dont toutes les murailles étaient couvertes des marques du deuil et de la mort, dans ce palais où étaient encore déposés les restes du roi , presque aux pieds de sa tombe, et à la lueur des torches funèbres, il aperçut la joie de la nouvelle cour; joie plus cruelle pour lui, que s'il avait vu enfoncer le couteau, et

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le sang de Henri lY couler sous ses yeux! Dès ce moment il prévit tout ; il vit que la France avait été frappée avec son maître. Cependant il aimait trop Tétat pour l'abandonner à ses nouveaux tyrans. Il lutte ; il combat encore; il ose prononcer les noms de devoir et de justice : mais tout était changé ; les choses en étaient venues à ce point , où les vertus d'un grand homme ne font que rendre son siècle plus coupable. Ne pouvant plus empêcher le mal, il ne lui reste que la gloire de n'en pas devenir complice. Il se dépouille de ses chaînes; il quitte la cour, et emporte avec lui ses vertus , ses services et l'ingratitude des hommes.

L'histoire a peint des sages dans la retraite, des héros dans l'oppression ; mais elle n'offre rien de plus grand que la dignité de Sully dans le malheur. C'était la dignité de la vertu même , sur laquelle et les hommes , et les cours , et les rois ne peuvent rien. La grandeur qui était dans son âme se répandait sur toute sa maison. Un nombre prodigieux de domestiques , une foule de gardes , d'écuyers, de gentilshommes, un luxe non de firivolité, mais de magnificence, un appareil imposant, le respect de mille vassaux , la subordmation d'une famille illustre, des appartemens immenses, et où les belles actions de Henri IV étaient représentées avec celles de son ministre, des parcs où régnaient la simplicité et la grandeur; au milî' is ces

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objets, Sully en cheveux blancs, conservant les modes antique», portant sur sa poitrine l'image de Henri lY , la sainte gravité de ses discours , la majesté de ses regards , le siège plus élevé qui le distinguait au milieu de ses enfans, l'accueil honorable que recevaient dans sa maison tous les vieillards , le silence mêlé de crainte , et le respect des jeunes gens que leurs pères conduisaient par la main pour voir ce grand homme; tout cela réuni semblait offrir quelque chose de plus qu'humain , et portait dans les cœurs je ne sais quelle émotion qui élevait l'âme en l'étonnant. O mœurs trop différentes des nôtres ! C'est ainsi qu'il passa trente ans dans la retraite, sans se plaindre des hommes, ni de leur injustice, pleurant son ancien roi, fidèle au nouveau, estimé et haï de Richelieu, ayant survécu à tout, excepté à la vertu. Elle descendit avec lui dans sa tombe. La mort termina une carrière de quatre-vingt-deux ans , dont cinquante Eurent employés pour le bonheur de l'état, et le reste aurait pu l'être.

Un mausolée élevé à sa cendre nous a conservé les traits et la figure de ce grand homme; son âme nous a été transmise dans ses mémoires. C'est là qu'elle habite et qu'elle respire encore. C'est là qu'elle juge les fautes et les crimes. C'est de là qu'elle porte un œil sévère sur les états, les gouvememens et les peuples. Elle a instruit Colbert}

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elle instruira peut-être encore aujourd'hui quelqu'une de ces âmes que la nature tient en réserve pour chaque siècle. Les titres et les terres de Sully ont passé à ses descendans : ses vertus sont un héritage qui appartient à tout le monde. Il est à celui qui osera s'en saisir. Qui, parmi nous, aura ce courage? S'il en est un , qu'il ne s'attende point aux douceurs d'une vie tranquille, et à cette faveur populaire, qui est l'idole des âmes faibles. Il faut qu'il sache qu'un grand ministre est la victime de l'état , et que l'art de faire le bien n'est que trop souvent l'art de déplaire aux hommes. Mais, s'il est digne Ae sauver la patrie, il aura d'autres récompenses , qui peut-être méritent d'être comptées ; il aura , comme Sully , le suffrage des vrais citoyens, l'admiration des grandes âmes, le témoignage de son cœur, les éloges de la postérité , et le regard de Dieu.

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