‹ MEMOIRES DU DUCDEROVIGOChapitre 24 sur 44 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Composilion du conseil de guerre. — Pièces à ma charge. — Interrogatoire. — Les écrivains-experts. — Plaidoyer de M. Dupin. — Jugement.

Le conseil est composé de M. le lieutenant-général comte Damas, président; de MM. leslieutenans-généraux comte Lagrange et comte Guilleminot; de MM. les colonels Doguereau et Bourgoîn, et de MM. les capitaines Tarret et Mériel. M. le capitaine Lonlay remplit les fonctions de procureur du roi; M. le chef de bataillon Chambcau, celles de rapporteur; et M. Deschamps , celles de greffier.

M. le rapporteur donne lecture des pièces du procès.

Ces pièces sont, i" le jugement rendu par le conseil de guerre, le a4 décembre x8i6, qui

à^ UËMOIRES

condamne le duc de Rovigo à la peine de mort , comme compris dans l'ordonnance du il\ juillet i8i5 , pour prétendu crime de trahison^ et pour avoir pris part au prétendu complot qui, en 1 8 1 5, aurait ramené^Napoléon en France.

2*^ Un décret du 120 mars 181 5, qui nomme le duc de Rovigo premier inspecteur-général de la gendarmerie.

3* Une lettre sans date et sans adresse , signée le duc de Rongo^ et ainsi conçue :

ce Savais nommé le docteur Renoult médecin des prisons d'État. Il a été renvoyé; et c'est lui qui, dans l'année qui vient de s'écouler, a été le colporteur et l'entremetteur entre l'île d'Elbe et; nous. Il est connu au ministère, et fera bien ce qu'on demandera de lui. Il a fait les guerres d'Italie et de Pologne. »

4* Le procès-verbal de l'interrogatoire subi par le duc de Rovigo devant le capitaine-rapporteur; On remarque, dans cet interrogatoire, les demandes et les réponses suivantes :

D. Je vous représente cette lettre où il est question du docteur Renoult; reconnaissez-vous l'avoir écrite?

R. L'auteur de cet écrit a assez bien imité mon écriture. Si Ton me présentait un billet à ordre ainsi écrit et signé , je paierais probablement ; mais cette lettre se rattacherait à des Êiits d'une

DU lîuc bfi ftbviGo. ^

telle importance, quHl sei^it împoâsîblè qttlfe fussent sortis de irtià ménioïre, îet je siiïs bien iâftt de ne l'avoir ni écrite ni signée. Je sais cjiife; pfehdant que j'ai été ministre, oh à plùsïetirà fôiè Falsifié ma signature , que l'on à ^rihcîpàleiii'êtit apposée sur des jietmis de i-eVehir d'Â^*glfei:errfe en France.

Z). En 1 8 1 5 , avez-vôuô entretenu des tiileUfgences avec l'île d'Elbe?

H. En aucune manière. Au 'dibis de jui iïBii, un nommé Peïïart, que je savais étire attàfcté à l'empereur Napoléon , vint rue ttbùvèr en ïéVénant de l'île d'Elbe, h ine dit qyTû aviait été cb^gé par Napoléon de me dire, (jull ste portait bîeh; *ét de me recommander de tenir une conduite tésêrvée, Jétre tranquille , et de ne dôhnér àuc\me prise à la malveillance. 3'invitâi le sîéur l^étiàrt à se rendre près de M. feeugnôt, alors cnâ'fgé'ae la police, pour lui rendre compté dé ce ^u'il venait de me dire.

D. Quel jour avez-vbus accepté ïâ plàc<é <îe premier inspecteur-général de la gendàniierîe ?

^. Le 2 1 mars, au lever de rempereur; il m'à^prit que, par un décret daté dé la vèîlîè, il tiï'îàvait nommé premier îhsjjfectièur- général ae la gendarmerie. Je ne répondis pas que jWcé^tais. Je priai M. le côlôhél ÎÀ^àrde dé Se Vendre près Ae iVI. lé toiiaï'ècbâl ïîôtfcéy, p6iù^ le

ag6 ^MÉMOIRES

prier de conserver la place de premier inspecteur* général. M. le maréchal fut sensible à ma démarche, mais il refusa de garder la place. Le lendemain, dans la soirée, j'allai moi-même chez M. le maréchal avec M. le colonel Lagorce. Je renouvelai mes instances pour qu'il conservât l'emploi de premier inspecteur-général; il s'y refusa encore , et m'engagea à ne pas différer plus long-temps d'accepter cet emploi. Je devais de la déférence aux avis d'un maréchal que j'avais vu si souvent et si glorieusement commander nos armées; l'emploi de premier inspecteur de la gendarmerie n'avait d'ailleurs pour objet que. la sûreté des personnes et des propriétés.

Je regardai mon patriotisme comme intéressé^ à accepter la place; ce n'est néanmoins quelle a3 mars que je suis entré en fonctions.

Après la lecture des pièces , M. le duc de Rovigo est introduit. Sa contenance est assurée. Il porte les signes de son grade de lieutenantgénéral et de grand-officier de la Légion-d'Honneur. Tous les membres du conseil se lèvent pour répondre à son salut.

M. le président. Vous êtes M. Savary , duc de Rovigo ?

R. Oui , M. le président.

M* h président. La loi, m'ordonne de vous de-

mander vos nom^ prénoms, lieu de naissance, domicile.

Le duc de Rovigo. Messieurs , j'appelais depuis quatre ans par mes vœux le jour qui luit enfin pour moi. Des circonstances qu'il ne m'a pas été donné de vaincre m'ont retenu durant cet intervalle sur des terres étrangères, et m'ont empêché de paraître devant le premier conseil de guerre qui a statué sur l'accusation dont je suis l'objet. J'y aurais paru avec la même confiance que je ressens aujourd'hui , convaincu qu'au tribunal des braves la justice efFace tous les souvenirs, et l'honneur reprend tous ses droits. Il n'a pas dépendu de moi d'abréger le terme de mon exil; ils le croiront aisément ceux qui ont ressenti le tourment d'un Français absent de sa patrie. Il a été si violent pour moi , qu'à peine j'ai pu me dégager des entraves qui me retenaient ailleurs, que j'ai accouru avec précipitation. Plein de confiance dans la justice de ma cause , c'eût été en manquer dans l'équité du gouvernement que d'hésiter.

Mes vœux sont comblés en me trouvant devant d'anciens pairs de l'armée, et je m'en remets à leur décision avec autant de confiance que j'en aurais encore à combattre à côté d'eux.

Je sollicite de votre bonté, messieurs, d'entendre l'honorable orateur qui a bien voulu me

à^ kËMOÏBES

prêter Tappuî de son ministère dans une posi tion où l'homme le plus rassuré par sa conscîeno ne doit pas s'en rapporter à lui-même.

JL Je l'ai chargé spécialement de vous rendr compte de la conduite que j'ai tenue p^ndan mon exil.

M. le président. M. le duc, je vous renouvell taa question sur vois nom , prénoms , etc.

Ze duc de Rongo. Je me nomme Anne-Jean Marie - René Savary, duc de Rovigo , âgé de 4 àris, lieutenant-général, grand-officier de laLé— gion-d'Honneur et de l'ordre de la Fidélité d& Bade, chevalier de la Couronne de Fer.

On passe à l'audition des témoins.

M. le docteur Renoult. La lettre où il est parlé de moi m'a été représentée. Je ne croîs pas qu'elle soit du duc de Rovigô; je n'y ai pas reconnu les caractères de son écriture. Les faits qu'elle énonce sont absolument faux, et M. le duc de ïlovigo ne peut pas être la personne qui les a supposés. Il y est dit que je demandais la place de médecin des prisons d'État; mais je savais que lés prisons d'État avaient été supprimées , et qu'elles ne devaient pas être rétablies. Il y est dit encore que j'étais colporteur et entremetteur 'entré l'île d'Elbe et la France ; mais j*étàis aïôré attaché au Service de santé, près la préfectîire Vè ^ôlîde j 'où tèiis les jours je donnais ma sî^àr

DU DtrC Ttk ROVIGO. 299

fure,'ce\Juî île pouvait guère ise concilier avec des Voyages à Kle d'Elbe. J'ai prouvé tous ces faits , et c'est le motif pour lequel j'ai été remis en liberté , après avoir été en prison pendant trois mois , en 18 16 , par rapport à la lettre supposée dont il s'agit.

M. le colonel Lagorce, et M. Yvert, chef des bureaux de la gendarmerie, confirment par leurs dépositions tout ce qui a été dit par ÏVI. le duc de Rovigo sur les difficultés qu'il a faites d'accepter la place de premier inspecteur - général , et sur l'époque à laquelle il en a exercé les fonctions.

Deux experts-écrivains déclarent que leur art leur a révélé que la lettre signée duc de Roviga est de la main du duc.

M. le rapporteur prend la parole : il annonce que toute l'accusation ne repose que sur la lettre attribuée au duc de Rovigo , et sur le décret qui l'a nommé premier inspecteur-général de la gendarmerie. Malgré les assertions des experts-écrivains, il révoque en doute que la lettré soit de la main de M. le duc , et d'ailleurs îl lui serait bien difficile de voir dans cette lettre la preuve que le duc se fôt rendu coupable de trahison. Sur le second chef d'accusation , tiré de ce que le duc de Rovigo aurait accepté, avan*t le 23 mars, l'empldi^o-premier inspecteur- gé-

3oo MÉMOIRES

néral , M. le rapporteur exprime également des doutes^ et s'en remet à la sagesse du conseil.

M* Dupin. cf Messieurs , fort du témoignage de sa conscience, et pénétré d'une con6ance entière dans la justice du roi , dans la modération de son gouyernement et dans Féquité de ses juges , M. le duc de Rovigo , lieutenant-général des armées françaises , est venu , au sein niéme de la capitale, se constituer prisonnier et solliciter, non pas sa grâce (il n'appartient qu'aux coupables de la demander où de la recevoir), mais le jugement impartial de l'accusation portée contre lui.

n Dans un temps de troubles , de malheurs et de réactions, lorsque le duc, retenu. malgré lui sur une plage étrangère , était privé du droit de se défendre , des juges , exempts de partialité sans doute, mais entourés, par le fait, des plus sinistres préventions, ont prononcé contre lui la cruelle peine de mort !

ce Mais telle est la nature des condamnations par contumace, qu elles tombent d'elles-mêmes à la première apparition de l'accusé. A son seul aspect, les choses sont remises de plein droit en leur premier état, et la cause, redevenue entière, doit être examinée de nouveau , sans qu'il puisse résulter le moindre préjugé de la précédente décision.

DO DUC DE ROVIGO. Soi

« Remercions donc la Providence de cç qu'elle a voulu que ce procès ne pût s'agiter contradictoirément qu'à une époque où le gouvernement se trouvant mieux affermi , les passions étant moins irritées/ et les hommes paraissant devenus plus sages, tout viendrait concourir à rendre plus facile la justification de l'accusé.

a Elle sera complète, je l'espère.

«Mais, avant tout, messieurs, je dois, pour me conformer à mon mandat, mettre sous vos yeux la conduite de M. le duc de Rovigo, et vous faire connaître les causes, indépendantes de sa volonté , qui jusqu'à présent ne lui ont pas permis de comparaître devant vous.

«C'est pour la première fois, messieurs, que j*ai l'honneur de parler devant un conseil de guerre; mais j'ose me livrer à l'espoir que les chefs de l'armée entendront avec quelque indulgence un avocat qui s'est consacré avec un entier dévouement à la cause des militaires accusés ou proscrits.

« M. le duc de Rovigo ne dissimule pas qu'il doit à l'empereur Napoléon sa fortune , ses honneurs, et la haute existence dont il a joui sous son règne; mais la reconnaissance qu'il en a conservée ne l'a point porté à trahir ce qu'il devait à la France et au gouvernement que la restauration nous a rendu.

3o2 Mm)}JiE&

a Au mois d'avril i.8i4y le duc de Royigo se retira dans sa terre de Nainyille, à dix lieues de Paris. Aucui^ emploi ne Iiii fut confié; il ne devint l'objet d'aucune grâce de cour; malgré l'éminence desongrade^ilne.futpa^ mêmp nommé chevalier de Saint-I/)uis;"on n'exigea de lui aucun serment; il était sans place, san;s fonctions y sans pouvoir, sans activité , à demi-solde enfin.

(( Pendant près d'une année, il est resté constamment à Nainville, et n'est venu que deux fois à Paris , pendant vingt-quatre heures seulement , pour assister aux couches de madame la duchesse, et s'assurer par lui-même de l'état de sa santé.

(( La police d'alors (si elle était bien faite) doit savoir dans quel isolement vivait M. le duc de Rôvigo ; il ne voyait que sa famille et quelques uns de ces aniis ordinairement si rares ; dont l'attachement survit à la disgrâce des hommes en place.

a Le duc était surtout bien éloigné d'entretenir des communications avec l'île d'Elbe. La seule circonstance où il ait reçu des nouvelles directe^ de l'empereur est consignée dans son interrogatoire; ces nouvelles , qui ne consistaient que dans des formules d'obligeance , n'avaient aucun ca-r ractère inquiétant: d'ailleurs, le duc eut le soin

DU DUC DE ROVIGO. 3o5

d'en informer le gouvernement, qui en effet n'en conçut aucun ombrage.

<c Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis que le duc menait une vie paisible et heureuse , exclusivement occupé d^agriculture et des soin^ qu'il donnait à l'éducation de ses enfans , lorsque la nouvelle du débarquement de Cannes vint troubler la sécurité générale.

« Aussitôt le duc se vit soupçonné, menacé ; il fut prévenu qu'on devait l'arrêter : mais alors ce prétendu complice de Napoléon, qui apparemment aurait dû fuir de son côté pour aller renforcer son parti, prend une route opposée; il vient à Paris, et s'y tient caché dans une complète inaction, uniquement occupé du soin de sa sûreté personnelle, et sans prendre aucune part aux événemens.

« Napoléon arrive à Paris : le duc est mandé aux Tuileries ; il y va dans la soirée du 20 mars. Le cercle était nombreux , et le duc put se convaincre que l'invitation qu'il avait reçue n'était pas privilégiée.

« Que va-t-il se passer ? Quel accueil recevra le duc de Rovigo ? S'il a été l'un des conspirateurs , s'il a préparé ou facilité le retour de l'île d'Elbe , il va recevoir le prix de ses services; s'il n'obtient pas un accroissement de puissance et de crédit, du moins il n'obtiendra pas au retour un poste

3o4 MÉMOIRES

inférieur à celui qu'il occupait le jour du départ. Eh bien ! Napoléon ne rappelle point le duc au ministère, et ce n'est qu'à la seconde entrevue qu'il dit,pour toute faveur, à son ancien ministre de la police : Je vous ai nommé inspecteur-général de la gendarmerie.

« Loin d'accepter avec empressement, le duc hésite; il lutte pendant plusieurs jours , il envoie même sa démission , et si plus tard il se résout à accepter, c'est par la seule considération que le poste qu'on lui confie n'a rien d'hostile, parce qu'il a pour principal objet le maintien du bon ordre, la sûreté des personnes et des propriétés; il ne l'accepte enfin que dans Fespoir d'y faire du bien , comme il ne l'a quitté qu'avec la conscience de l'avoir opéré , en rendant une foule de services particuliers. Aussi , à son retour à Paris , le duc s'en est vu récompensé par l'intérêt que se sont empressés de lui témoigner des hommes de toutes les classes, de tous les régimes, de toutes les opinions.

« Je passe rapidement sur les cent jours.

«La bataille de Waterloo est perdue , et

déjà je vois le général Savary sur le Belléro^ phon (i).

(i) Le duc, ayant adhéré à la fortune de Napoléon , ne cnit pas devoir l'abandonner dans ses revers : il s'embarqua avec lui/

DU DUC DE ROVIGO. 3o5

tr II croyait n'être que prisonnier de gueire : t>n le fait prisonnier d'État. Séparé de Napoléon, il est conduit à Malte et jeté dans un fort.

« Pendant ce temps , les ennemis du duc agissaient contre lui. Une listé est dressée! Il est

inscrit sur ces funestes tables , et toutefois , malgré la haine de ses ennemis, dans l'opinion même de ses délateurs, il ne doit y figurer que le dernier. Le duc voudra toujours ignorer à quelle main il est redevable de sa proscription ; il ne l'apprendrait que pour l'oublier. Seulement je dois vous faire remarquer qu'au 24 juillet 181 5, il n'existait aucune charge contre lui, puisque dans le rapport fait au conseil de guerre, lors du jugement de contumace (1), se trouve la preuve que ce n'est qu'à la fin d'août 18 16, qu'on a, dit-on, découvert, produit ou créé la fameuse lettre sans date, sans adresse, sans' authenticité, dont on s'est fait depuis ime arme mortelle contre le duc.

a Ce dernier était si convaincu de son innocence, que, dans tout le cours de. sa captivité à Malte (qui a duré jusqu'au mois d'avril 1816), il ne cessait de demander à être reconduit dans sa patrie pour y être jugé conformément aux lois. Il ne voulait pas croire ce que lui disait sou-

(i) Voyez le ^owiVcMr du 27 décembre 18 16.

Page 1